« Il n’y avait plus de salons, plus de sociétés. C’est aux bals, tout bonnement, que se préparaient, se faisaient les mariages. On a parlé sottement, ridiculement, de tout cela. Ce qui, plus tard, devint cynique, alors ne l’était point du tout. Rien n’était plus sérieux que cette folie apparente. Les dix-huit cents bals de Paris eurent lieu partout et tout à coup. Rien n’était disposé encore. On s’établit où l’on put, dans les locaux les plus grands, nombre d’églises ruinées. On a remarqué, comme un acte de légèreté impie, que l’on dansait sur les caveaux où nos pères étaient enterrés. Nos pères eux-mêmes, s’ils avaient ressuscité, auraient été heureux, je crois, de voir cette renaissance d’une société si éprouvée, de voir leurs pauvres filles trouver, après tant de malheurs, la consolation de l’amour, la sécurité du mariage et du foyer.
« Un lien tout naturel, très fort, existait d’avance entre ceux que l’échafaud avait fait veufs ou veuves, orphelins. Il ne faut pas imaginer que cela fût rare. L’énorme majorité de guillotinés (comme le témoignent les tables qu’on en fit) étaient des classes populaires. Les survivants étaient un monde, une tribu à part. Elle eut ses bals qu’on nommait bals de victimes. On en a ri. Et rien n’était plus touchant. Entre tant de personnes en deuil, sympathiques les unes aux autres par l’analogie de malheurs, on avait quelquefois le rêve de rencontrer quelque chose de ce qu’on avait perdu. Les situations obligent souvent, non pas d’oublier, mais de sacrifier aux nécessités nouvelles. La famille, privée de ses appuis naturels, retrouvait parfois un honnête et loyal consolateur. Cela est dit à merveille dans une petite gravure, vraiment admirable, du temps. On y voit danser deux personnes, une ravissante jeune femme et un jeune homme plus âgé de beaucoup et sérieux. Il l’a prise, et leur mouvement gracieusement unanime, fait dire : « Ce sera pour toujours. » Elle suit, et d’élan et de cœur, se rattache sincèrement à sa destinée nouvelle. Mais ses beaux yeux disent au ciel : « Pourtant je n’oublierai jamais[12]. »
[12] Gravure de Boilly, gravée par Tresca (collection Hennin). — Boilly, avant 89 très faible, grimaçant sous l’Empire, eut un merveilleux éclair en 95. La charmante petite gravure, pleine de deuil et de douleur, ne fut plus comprise plus tard. On l’intitula sottement : la Folie du jour.
« Mercier observe très bien que, dans tous les bals du temps, les femmes dansent en silence (Mercier, III, 137). « Entre deux cents femmes nul bruit », elles « semblent se recueillir. » Mais il ne sait pas pourquoi ; il suppose que c’est « pour mieux préciser le mouvement. » Explication superficielle, mauvaise certainement pour 94.
« Les mœurs n’étaient point du tout encore celles du Directoire. S’il y avait, comme toujours, de la corruption au centre, autour du Palais-Royal ; beaucoup de quartiers « avaient l’air d’être d’autant plus épurés. » Jamais la sociabilité aimable de Paris ne parut davantage. On parlait même aux inconnus. La femme avait des mots charmants pour rapprocher tout le monde. Entre son frère et son mari, son amant, celui que peut-être elle allait épouser demain, assise entre le Girondin et le Montagnard (chez Méot, ou tel autre restaurateur), elle disait avec une grâce souriante qui désarmait : « Mon Dieu ! Si j’avais péri qui y eût perdu ? C’est vous. »
« C’était un plaisir de voir comme elles mangeaient de bon cœur, n’ayant plus la contraction nerveuse de la Terreur, heureuses de ces mariages si faciles, elles étaient gaies. Les nouveaux ménages, modestes et peu établis encore, sans cuisine, se pressaient aux nombreuses petites tables des restaurateurs. Mot nouveau qui remplace alors le traiteur de l’ancien régime. Il va mieux au grand mouvement.
« Le promeneur qui circule, deux amis qui se retrouvent, le voyageur qui débarque, tout cela se précipite, s’asseoit chez le restaurateur. Oh ! que chacun en a besoin ! A quel dessèchement étique le Français était arrivé ! Pauvre France ! sa poitrine, hélas ! tenait à son dos. »
Quelqu’un qui, dans un ballon, regarderait alors la France, serait stupéfait d’une chose. C’est qu’elle paraît peuplée. Hier, elle semblait déserte, chacun se renfermant chez soi. Personne n’osait voyager. On pouvait, à chaque village, chaque ville être arrêté, comme un suspect échappé. La sécurité se retrouve. On ne prévoit pas encore la réaction cruelle. On est gai, on s’agite, on part. On cause dans les voitures publiques. Mais comme on les trouve lentes ! comme elles sont loin encore de pouvoir se mettre au pas impatient de l’époque, au mouvement si rapide qu’ont pris les battements du cœur ! Mon père en 92, avait fait trente lieues en trois jours, venant de Laon à Paris ; on couchait deux fois en route. En 93, la voiture où Charlotte Corday vient de Caen, va d’une traite, ne couche plus. En 94, Saint-Simon, prévoyant et plein du sens lucide et vrai de l’époque, a créé des accélérées au point central, rue du Bouloi, les Diligences Saint-Simon, qui vont brûler le pavé.
Quels sont tous ces voyageurs de novembre 94 ? Un peuple des plus variés. Mille espoirs nouveaux les amènent, mille intérêts, mille idées. Ce sont des spéculateurs, ce sont des solliciteurs. Mais, en grande majorité, c’est une jeunesse nombreuse, la joyeuse conscription d’une foule d’hommes de plus de vingt ans, appelés aux hautes écoles par la République. Vraie mère qui nourrit ses enfants. L’étudiant aujourd’hui paye ; alors il était payé. Les douze cents jeunes maîtres qui vinrent à la grande École normale pour apprendre à enseigner, les quatre cents élèves de l’École des travaux publics (École polytechnique), les étudiants si nombreux de l’École de médecine, reçoivent par an 1200 francs.