CHAPITRE PREMIER
LA FRANCE REPREND LE MOUVEMENT. — LA GRANDE CRÉATION DES ÉCOLES. — RÉACTION DE LA NATURE.
Les Jacobins, avant un an, pourront redevenir utiles, seront regrettés des plus sages. Mais il n’en est pas moins vrai qu’en novembre 94, ils étaient l’obstacle à tout.
Qui croirait qu’une société réduite à cinq ou six cents personnes, qui criaient dans le désert, pût paralyser Paris ? Eh bien, tant qu’on l’entendait, on restait comme suspendu ; on ne faisait rien, on n’achetait rien. On se disait : « Il faut voir… Si la Terreur revient demain ? » Ni les poches ni les cœurs ne pouvaient se dilater.
Cette voix qui disait toujours : « Terreur ! échafaud ! guillotine ! » était comme un glas sinistre, sonnant même note : « La mort ! » Elle rappelait la clochette aiguë de l’Hôtel de Ville qui, dans la nuit de Thermidor, glaça tellement les esprits.
Elle se tait. A l’instant, le mouvement recommence. Les murs sont bariolés d’affiches de cent couleurs. Bals, restaurateurs, diligences nouvelles, s’annoncent à grand bruit.
Un homme de ce temps me disait : « Les Jacobins avaient tant parlé, reparlé de mort, qu’à leur clôture il sembla que la mort était supprimée, que jamais on ne mourrait plus. — Nous nous crûmes nés de ce jour-là, jeunes et devant rester jeunes, ne pouvant vieillir jamais. On ne se souciait plus guère de ses années antérieures. Tout le passé s’obscurcit. Ceux d’aujourd’hui sont fous de croire que nous étions rétrogrades. Non, nous étions au présent. Il y avait eu sans doute un certain ancien régime. Il y avait eu hier la crise de la Terreur. Mais, Terreur et Royauté, nous jetions tout de grand cœur au profond puits de l’oubli.
« Personne n’a compris ni décrit ce moment où nous n’avions plus les assommants Jacobins, et nous n’avions pas encore la turbulente rentrée des Émigrés, aigres et fats, rancuneux, impertinents. Les disputes, les duels ne revinrent qu’avec eux, en 95. Nul orgueil aristocratique en novembre 94. Toute classe assez mêlée. Les partis (sauf bien peu d’hommes) se rapprochaient. A l’Assemblée, bon nombre des plus violents avaient traversé la salle, et étaient allés s’asseoir à droite parmi leurs ennemis. Ils semblaient, bien plus que le centre, émus de douleur, de pitié, pour tout ce qui avait souffert.
« Que de souffrances duraient ! que d’ouvriers sans travail ! que de boutiques encore fermées ! Sous la Terreur (quelqu’un l’a dit), comme on forçait de vendre à perte, « c’était à qui ne vendrait pas. » Le commerce reprit un peu. On s’aperçut de l’état sordide où l’on était depuis deux ans. Les hommes, à la carmagnole, substituèrent les habits. Mais aucune toilette encore. Les folles modes du Directoire ne viennent que bien plus tard. Les femmes (sauf un ruban peut-être) n’achetaient encore rien du tout. Elles étaient fort malheureuses. Il était grand temps que la vie ordinaire, le train du monde reprît. Elles mouraient de faim. Telle comtesse cousait des chemises. Telle marquise était ravaudeuse. D’autres allaient humblement offrir des leçons de clavecin, ou vous forçaient de laisser faire votre portrait. Mais souvent leurs petits talents d’agrément, jadis tant loués, aujourd’hui mis à des épreuves sérieuses, leur valaient de durs compliments. Après cent courses dans la boue, mal accueillies, mais payées, elles remontaient en pleurant manger leur pain sec au grenier.
« Elles étaient fort touchantes, de leurs dangers, de leurs malheurs. Jamais elles n’eurent moins d’art, de manège, jamais plus de sincérité. Elles voulaient être aimées, et ne le cachaient point du tout. Elles venaient en nos bals en novembre et en décembre, dans leur petite robe blanche, robe unique de toute saison, et qui ne défendait guère. Beaucoup venaient seules, sans parents ni amies, sans protection. Mais justement cette époque eut la fièvre du mariage. On n’y mettait nullement les calculs d’aujourd’hui. On s’informait moins des fortunes. On voyait, aimait, épousait. Et celle qui arrivait là seule, sans appui, avait plus de chance qu’aucune de trouver un mari.
« Mercier, peu d’années après, s’étonne de voir aux promenades tant de jeunes mères qui allaitent, tant d’enfants de deux ou trois ans dans de petits chariots ; enfin, dit-il, plus d’enfants qu’il n’y a de grandes personnes. C’est le fruit des mariages innombrables qui eurent lieu en 94 après la Terreur. Il remarque encore une chose, la douceur toute nouvelle, la tendresse, les ménagements avec lesquels sont traités les enfants.