Ceux qui prirent ou reprirent autorité maintinrent l’odieuse exception qu’on fit contre Paris : les quarante quatre mille communes eurent toutes leurs municipalités, leurs magistrats élus… moins une, celle de Paris !
Si Paris avait eu une Commune en 95, un organe régulier, une administration spéciale des subsistances, on n’eût pas eu l’affreux chaos de Germinal et Prairial, et leurs échos sanglants dans les massacres du Midi.
Babeuf, très honorablement, soutenait cette thèse. Dans son numéro du 29 nivôse (19 janvier 95), il attaque, il dénonce ses faux amis thermidoriens, spécialement Tallien, la Cabarrus : « Infortunés Français ! nous retrouvons la Pompadour ! » Il annonce les maux que va produire la fatale indulgence de Fréron, l’amnistie proposée pour les émigrés de la peur. Comment les distinguer des autres ?
Babeuf, à ce moment, eût voulu réunir les plus sincères amis de la Révolution, et généreusement il avait défendu ses ennemis, les Jacobins, qui avaient tant agi contre lui et son club. Sa Vie de Carrier fut écrite pour défendre et sauver les Jacobins de Nantes, le comité nantais, que l’on voulait poursuivre après le jugement de Carrier. Opposé jusque-là aux Jacobins par son humanité et son horreur du terrorisme, il se rapprochait d’eux par son austérité. Leur rêve, à ce moment, que partagea Babeuf, eût été de sortir de tout régime d’exception, d’appliquer, d’établir la Constitution de 93, idéal ajourné par Robespierre lui-même, pôle lointain de la démocratie, où le peuple n’élit pas seulement la législature, mais lui-même vote sur les lois !
Hélas ! hélas ! quelle haute culture exigerait une telle chose ! Soixante-quinze ans après, on vient de voir, en mai 1870, ce peuple infortuné, voter dans les ténèbres, et par sept millions de votes, se poignarder lui-même !
Babeuf, les Jacobins, en appelaient à la France, et ne savaient ce que c’était. A peine connaissaient-ils Paris, rien des départements, rien du grand changement qui s’était fait en huit mois depuis Thermidor.
Donnons des dates très précises :
La fin de 94 (août, septembre, octobre, novembre, décembre) fut absolument girondine. « Le discrédit du royalisme était extrême », dit Thibaudeau. Et Montgaillard avoue même à Pâques (95) que sa situation est encore pitoyable. A Paris, ce qu’on nomme la jeunesse dorée s’indigne d’être appelée royaliste. C’est seulement en mars que quelques jeunes gens acceptent ce nom détesté.
A Lyon, personne, exactement personne, ne s’avoue royaliste, avant l’anniversaire du 21 janvier.
Cependant, souterrainement un changement s’est fait vers la fin de 94. Tout l’hiver, le midi est travaillé par les prêtres. Au printemps, il commence à l’être par les émigrés, par la puissante agence que Pitt créa à Berne, avec des masses d’or, la fontaine des faux assignats à son premier jet de trois milliards ! La machine de la Terreur blanche est préparée partout. L’innocence de nos patriotes eût été bien surprise de voir leur Constitution de 93 envoyant en masse à l’Assemblée des ennemis de la Révolution.