CHAPITRE V
COMMENT LA TERREUR BLANCHE SE PRÉPARA L’HIVER.
« Est-ce que l’on ne saura jamais rien de la Terreur blanche ? — Non. — Pourquoi ! — C’est qu’elle subsiste. »
Remarquable réponse que faisait à mes questions un homme très versé dans les histoires locales de l’Ouest et du Midi, qui aurait pu écrire beaucoup et ne l’a fait jamais.
« Peut-on même en parler ? Ce n’est pas toujours sûr. Ce sont choses qui touchent d’honorables familles, et qui sont comme couvertes par l’accord des honnêtes gens. »
Parlez, si vous voulez, de la Terreur républicaine. De toutes celles qui se sont succédé dans le Midi depuis des siècles, c’est la seule qui ait vaillamment affiché ses actes, les autres sont muettes, et, le plus curieux, elles ont obtenu de leurs victimes même la complicité du silence[17].
[17] Les protestants n’aiment pas que l’on parle de la dragonnade. Ils répugnent à ces souvenirs. Dans telles villes où ils sont riches, nombreux, et maîtres du pavé, je les trouvai souvent muets comme la tombe sur les actes, les mœurs catholiques. Ils ont fermé les livres de la Révocation. C’est par un heureux hasard que j’ai retrouvé les faits les plus tragiques aux actes des martyrs, qu’on envoyait de Languedoc à Jurieu et qu’il a imprimés à travers sa polémique (admirable et trop oubliée).
Avant les protestants, les fils des Albigeois observaient le même silence sur l’abomination de la longue Terreur qui écrasa, humilia leurs pères. Les familles en gardèrent cinq cents ans le secret ! C’est à peine cette année même, qu’une voix est sortie enfin de ce tombeau. (Histoire des Albigeois, par N. Peyrat, 1870.)
On a, dans les archives du Midi (et partout) détruit, tant qu’on a pu, les pièces accusatrices des trois Terreurs récentes que les conservateurs (un parti identique sous des noms différents) firent en 95, en 1815 et en 1852. Il est très-difficile d’éclaircir la première. Chose bizarre, c’est à Nantes, par un bonheur insigne, que j’ai trouvé des traces de ce qu’on a si bien effacé sur le Rhône. Les notes d’un représentant qui y fut envoyé m’ont appris maint secret de ce qu’on crut cacher, même aux vallées profondes de l’Ardèche, aux sauvages contrées de la Lozère. (Papiers de Goupilleau, communiqués par M. Dugast-Matifeux.)
Ainsi des tombes et des ruines sortent des voix que l’on n’attendait point. Elles viennent peu à peu démentir et les mensonges calculés des partis, et les fictions décevantes, souvent plus dangereuses encore, des fantaisistes, des artistes étourdis, du roman historique, le plus grand ennemi de l’histoire. Une littérature tout entière est venue de nos jours ajouter ses mirages aux obstacles, aux difficultés que l’histoire rencontrait déjà. Nodier, le plus brillant, a ouvert cette voie. Il a restauré Robespierre, et de ce paradoxe, avidement saisi, il est sorti toute une école. De même il a paré, dans son indifférence, la Terreur royaliste, et fait des gentlemen de nos assassins du Midi. Il ne tient pas à lui que Fouché ne soit galant homme, et Pichegru loyal. Par bonheur, les amis de celui-ci ont démenti Nodier.
Un mot fera juger comme il fausse l’histoire. Les assassins de Lyon et du Midi, eux-mêmes s’appelaient compagnons de Jésus. Aimé Guillon, ce furieux, qui est un prêtre, dit Jésus. Et, en effet, c’est bien dans l’ombre de l’église, autour des neuf églises rouvertes à Lyon qu’apparaît pour la première fois cette mystérieuse compagnie. Mais c’est trop simple pour Nodier. Il met compagnons de Jéhu. Il suppose que ces vengeurs allèrent chercher le nom d’un vengeur d’Israël, un nom biblique qu’auraient pris sans doute volontiers les Puritains, mais parfaitement inconnu en pays catholique, où la Bible se lit si peu.