Nous allons tout à l’heure expliquer la machine qui, de septembre en mars, travailla sourdement pour amener la sanguinaire réaction ; instrument double, d’intrigue fanatique, et de corruption, d’or anglais, de faux assignats.

Mais, avant tout, il faut remarquer une chose, c’est qu’en cet orageux Midi, l’action va s’engager sur un terrain imprégné de haines envieillies, que vingt révolutions en sens inverse avaient cruellement travaillé.

Ne craignons pas de remonter très haut. Ce pays, qu’on croirait d’esprits légers, est prodigieusement tenace. Rien ne s’oublie. Quand MM. de Levis vinrent, en 1815, redemander leurs biens, on leur dit qu’ils avaient reçu ces biens, en 1200, des mains maudites de Simon de Montfort. En 1300, l’insulteur du pape, Nogaret, est un fils d’albigeois, qui lui rend le soufflet reçu en 1200. Nombre de protestants de 1600 sont aussi de sang albigeois. Tels de nos violents terroristes, comme Payan, Fauvety, étaient de furieux Cévenols.

Avec ce Fauvety, au tribunal d’Orange, siégea Fernex, un canut de Lyon, le représentant trop fidèle des longs âges qui avaient produit cette race misérable et chétive. 93 n’eût pas suffi pour des hommes si sauvages. Les siècles y avaient travaillé. Nulle part l’humanité n’avait été si outragée. L’oligarchie marchande, qui avait tellement endetté la cité, avait terriblement exploité et souillé le peuple. La révolution fut violente contre cette violence. Le vengeur fut Châlier, barbarement frappé lui-même des Girondins, guillotiné trois fois ! Le vengeur du vengeur, fut Collot, fut Fernex. Ainsi roula, par coups et contre-coups, la fureur alternée des sanglantes réactions.

En Thermidor, la masse girondine rentra à Lyon sur les ruines, rouvrit ses boutiques misérables et sans acheteurs. Les royalistes ne rentrèrent qu’un à un, et quelques mois plus tard. Ces furieux marchands brûlèrent un Châlier de carton, arrêtèrent son ami Bertrand (redevenu maire). Ils se constituèrent contre les Jacobins, garde nationale. Les députés thermidoriens qui venaient, leur donnaient des armes. Aux femmes ils ouvrirent neuf églises, et le clergé se retrouva centre de Lyon. Les bons ouvriers sans ouvrages, tant de gens qui mouraient de faim et se disaient soldats du siège, tout doucement formèrent un corps : Compagnons de Jésus. Point de chef royaliste encore, mais un thermidorien, un ami de Legendre, un aboyeur connu, terroriste d’hier. C’est seulement au 21 janvier 95 que le royalisme se montre ; d’abord par les prêtres et les femmes, une tourbe confuse qui s’entasse aux églises. Pendant que les autorités font la fête légale de la mort du tyran, il est canonisé en chaire. On fait son service funèbre. On lit son testament. Les cœurs sont attendris ; les femmes pleurent, étouffent. On peut dire : « Le sang va couler. »

L’occasion, c’est le jugement même, le châtiment des terroristes. Des juges, il n’en faut pas. Les douces créatures, les plus charmantes dames, veulent, exigent des meurtres, de viriles exécutions. Elles ont honte de leurs mignards amants. On les trouve muettes, sombres. « Mais qu’avez-vous ? — J’ai que vous êtes des lâches ! que vous ne savez pas tuer ! »

Les voilà donc, les énervés, les jolis hommes-femmes, mis en demeure de prouver qu’ils sont hommes. Les voilà, eux aussi, compagnons de Jésus, qui s’en vont travailler (belle égalité républicaine) dans la bande sanglante des voleurs et des assassins. Le soir, fier et modeste, on revient au salon, ayant soin que la main blanche ait un peu de sang. Vrai ou faux, ce sang-là fait bien. Le tendre cœur frémit, mais saura le payer.

L’emportement des Lyonnaises parut au jugement de Fernex. Ce barbare alléguait qu’il avait tué en conscience, en scrupuleux juré, en vertu de la loi. Sa lettre à Robespierre, où on voit ses scrupules, certain regret d’humanité, reste pour jeter une lueur quelque peu favorable sur sa triste mémoire. Il fut absous. Mais une masse furieuse rugissait à la porte. A la sortie, il fut déchiré, mis en pièces. On vit pis que la scène horrible de Châlier. Chaque femme se fit un mérite, un devoir, de lui enfoncer ses ciseaux. Et cependant il ne pouvait mourir. On le jeta encore vivant au Rhône.

La mort lâcha la mort. La fureur des assassinats n’eut point de bornes. Mais qui tuer ? On imprima un manuel du meurtre, une liste de ceux qui avaient dénoncé (disait-on), et la liste de leurs victimes. Et on tuait aussi par fantaisie, sans règle. Avait-elle dénoncé, la marchande de modes à qui on brûla la cervelle ? Avait-elle dénoncé, la jeune Richard de dix-sept ans, qu’on prit et qu’on égorgea, ne trouvant pas son père ? Notez que ces fils de Jésus ne tuaient pas gratis, souvent ils volaient aussi, se garnissaient les mains. Pour ces hommes endurcis, c’était peu que la vie humaine. Dans leur argot sauvage, l’homme tué n’était qu’un mathevon. Mot du patois de l’Est, pour dire un méchant petit arbre qui, la tête coupée, ne montera plus (voy. Montfalcon).