Plus le saint temps de Pâques approche, plus la Terreur, d’abord presque enfermée dans Lyon, va se répandre au loin. On avait essayé, dès septembre 94, de soulever le fanatisme ; tout près d’Orange, du fameux tribunal, la Vierge avait apparu, d’abord sans grand succès, ce semble. Les départements écartés, Ardèche et Lozère, qui avaient peu souffert de la Terreur, mais qui ne savaient rien, presque rien du mouvement central, furent tout l’hiver travaillés par les prêtres. Les royalistes, légers, voltairiens jusque-là, se rallièrent aux prêtres, s’y confessèrent (Mss. Goupilleau).
Les magistrats nouveaux, inoffensifs et girondins, fort indulgents, ne furent point tolérés. Leurs domestiques les quittèrent ; leurs pieuses servantes n’osaient plus les servir. On ne leur déclara plus rien des morts, naissances et mariages.
Enfin arrive Pâques, et tout éclate. Le printemps est terrible dans le Midi. On dirait une éruption volcanique. Si, en 92, dans l’humide Vendée, les femmes à ce moment de l’année lancèrent la guerre civile, combien plus, en 95, sur leur sol enflammé, les folles Provençales devaient délirer, s’aveugler, ne voir plus que du rouge, comme les petits taureaux de la Camargue dans leurs accès subits, imprévus, de férocité.
Après l’église, le foyer des massacres fut l’auberge, le cabaret. On va voir qu’à Marseille le chef des massacreurs est un maître d’auberge. Toutes étaient pleines. Des hommes généreux étaient là pour payer, régalaient à portes ouvertes. Dans ce temps de grande misère, cela semblait bien doux. Les meurt-de-faim partout trouvaient solde et pâture dans les Compagnies du Soleil (depuis Louis XIV, Soleil veut dire le Roi). Un argent abondant coulait, on ne savait d’où, dans le pauvre pays.
Les assignats de Londres, dès janvier, apparurent à Lyon. Vers février et mars, tout près de Lyon, en Suisse, vient résider le grand machinateur anglais, Wickam, avec des masses d’or, de faux assignats. Deux courants s’établissent et vont traverser le Midi. De Bâle à Besançon, à Lyon, s’organise régulièrement la petite poste anglo-royaliste, déjà depuis deux ans établie sur le Rhin, surtout par le moyen des pâtés de Strasbourg, dans lesquels on passait les lettres.
Le grand cœur de Wickam, sa passion, sa générosité, ne sait point calculer. « L’Anglais, dit Montgaillard, ne craignait qu’une chose : de dépenser trop peu. » Ce furieux caissier, Wickam, aux plus fortes demandes n’avait qu’une réponse : « Non, ce n’est pas assez. » (Fauche-Borel.)
CHAPITRE VI
LES JOURNÉES DE GERMINAL (1er AVRIL). — MASSACRES DE LYON (5 MAI 95).
L’Assemblée se rendait peu compte de ces grandes puissances souterraines qui travaillaient la France. Elle ne regardait que Paris.
La paix prochaine avec la Prusse, la belle campagne de Hollande conquise en plein hiver égayaient bien peu son regard. Elle ne voyait que Paris.
Le grand moment d’expansion de novembre, à la clôture des Jacobins, la création magnifique de toutes nos grandes écoles, était déjà loin. La difficulté croissante de l’arrivage des vivres, la panique de l’assignat, l’interminable dispute que sa valeur variable mettait aux moindres affaires, tout avait terriblement assombri la situation. Elle alla s’embrumant, s’enténébrant, et les longs jours aigres, froids, nécessiteux du printemps, étaient loin de l’éclaircir. Au contraire, par l’excès des maux, ils amenèrent de telles crises que l’Assemblée, ballottée au vent des peurs et des colères, fut toute au combat de Paris, et perdit de vue le reste, laissa la France, le monde, devenir ce qu’ils voudraient.