Ce qui me frappe le plus dans cette salle si obscure de la Convention et dans ce noir Paris d’hiver, c’est la prodigieuse dépense d’imagination qu’on y fait, de fureurs (non jouées, sincères), de vaines accusations, surtout d’illusions, de songes. L’historien des anciens âges y croirait revoir quelque chose du Paris fou de Charles VI, de la fantastique fumée de ces époques étranges où tout paraît plein du démon.
Si crédules après Voltaire ! Après un siècle raisonneur, si peu de raisonnement ! un déchaînement si fort, si aveugle, de la fantaisie !… On le croit à peine.
Il est certain que deux légendes dominaient la situation, — absurdes au total, quoiqu’il s’y mêlât un peu de réalité.
D’un côté, les masses ouvrières, le peuple en général, disait : « On veut que nous mourions de faim. »
De l’autre, les classes marchandes, l’innombrable petit rentier disait, croyait : « Un complot se fait entre les Jacobins pour recommencer la Terreur, massacrer la Convention, et la moitié de Paris. »
Des noms propres aidaient la légende. La haine de l’assignat s’en prenait surtout à Cambon. La rareté, la cherté des vivres venait de celui qui passait pour s’occuper des subsistances, du député Boissy d’Anglas. On l’appelait Boissy-famine. C’était un protestant de l’Ardèche, un avocat d’Annonay, qui s’était procuré le titre d’une charge de cour (maître d’hôtel de Monsieur), académicien de province, d’une politesse empesée et qui paraissait servile. Il avait l’air, dit Mercier, « d’avoir toujours sous le bras sa serviette de maître d’hôtel. »
La terrible tradition du Pacte de famine, sous forme différente, revient dans les esprits. Écoutez dans la longue queue qui se fait la nuit pour le pain. Vous entendez ceci : « Il y a trop de monde en France. Le gouvernement y met ordre. Il faut qu’on meure, qu’on meure… » C’est ce qui, dans Vilatte, Babeuf, etc., prend la formule atroce du Système de dépeuplement. Tous en parlent, et le pis, c’est qu’ils y sont crédules. Tous les partis se lancent, se relancent cette pierre à la tête.
Qu’il y ait eu, comme toujours, de gros spéculateurs en blé, cela ne fait pas doute. Mais c’était cependant le moindre côté de la question. La grande cause générale et terrible de la disette de Paris, c’est que personne ne voulait y venir. C’est que tous les fermiers fuyaient et redoutaient le marché parisien.
Forcés sous la Terreur d’y apporter, d’y vendre aux plus mauvaises conditions, ils s’en dédommageaient maintenant en n’y venant plus. Le blé s’en allait à Rouen, Évreux, Reims, Orléans. On aurait dit qu’après la contraction, une force centrifuge énorme, irrésistible, emportait les denrées au loin.
On eût voulu que, dans un rayon de vingt lieues à peu près, la campagne nourrît Paris. Mais ceux de Vernon, par exemple, qui étaient juste à vingt lieues, refusaient, se battaient plutôt que d’y venir.