Le marché de Paris, sur un terrain si bouillonnant, dans ces grandes foules inflammables, effrayait le vendeur. Il n’était pas à l’aise, entouré et pressé des masses faméliques, défiantes, prêtes aux aigres disputes. Disputes sur les prix, sur la valeur de l’assignat. Fureurs contre ceux qui achètent à bon marché en numéraire. Injures fort dangereuses, lancées légèrement, les noms d’accapareurs, d’affameurs, d’assassins du peuple. Et, si l’on ripostait, le fermier, sa charrette, pouvaient être mis en fourrière, traînés à la section, interrogés de fort mauvaise humeur, non sans danger à la sortie.
Comment remédier à cela ? L’autorité nouvelle (quoi qu’on ait dit) n’y fut pas négligente, elle y fit des efforts incroyables, autant et plus de sacrifices qu’on n’avait fait dans la Terreur. Comparons deux chiffres certains.
L’homme de l’ancien Comité de salut public, Lindet, nous dit qu’en douze mois il fit venir deux millions et demi de quintaux de grains, donc, deux cent mille par mois, pour la France entière.
Boissy d’Anglas affirme que le nouveau Comité fit venir huit cent cinquante mille quintaux en quatre mois, donc, plus de deux cent mille par mois pour la seule ville de Paris.
Grand effort, mais très vain. Nulle action gouvernementale ne supplée le commerce, l’action de l’industrie privée.
De ces réalités cruelles sortaient des accusations violentes, un dialogue atroce :
« D’où viennent la misère et la faim, la cherté, le chômage, l’absence de travail, de commerce ? »
Des affameurs, disaient les uns, des spéculateurs, de leurs compères les députés.
Et les autres : Du complot jacobin, de la queue de Robespierre. Tant qu’ils brouillent, on ne peut rien faire. Avec eux il faut en finir.