Qui croirait qu’à ce moment même, la surprise d’un imbroglio violent, la vive entrée en scène d’un acteur étranger ravisse les spectateurs et les jette hors d’eux-mêmes ? Et ce n’est pas seulement la masse qui s’extasie devant Bonaparte. Les artistes, qui sont des enfants, battent des mains. « Quel bonheur ! changement à vue !… Quel merveilleux spectacle, inexplicable ! L’humanité tout à coup ne compte plus dans les affaires humaines. Quelle simplification sur le théâtre. Un seul acteur ! Ah ! voilà bien le spectacle classique, la vraie peinture d’histoire. » D’autres sentent dans cette unité apparente, un terrible brouillamini, mais se gardent de l’éclaircir. Ils en ont la joie des enfants, la joie que l’enfant a du déménagement et de l’incendie. C’est superbe ! Il n’y comprend rien !
Aussi, bien loin de vouloir éclaircir cette grande complication, ils l’augmenteraient plutôt. De la confusion ils feraient volontiers une Babel encore plus discordante. Ils veulent à tout prix le miracle.
Le miracle, c’est notre sottise et notre aveuglement. Le naturaliste et l’historien (ce qui est même chose) est celui qui supprime les miracles en les expliquant, et montre que les plus étonnants ne sont que des cas naturels.
Pour Bonaparte, un sérieux examen prouvera que (bien loin que son succès fût un miracle), le miracle eût été, qu’avec de telles circonstances, il ne réussît pas.
Le gouvernement qui venait après le grand effort de 93 était perdu par la seule lassitude d’un tel effort (V. Hamel). Perdu financièrement par les milliards de faux assignats que fabriquèrent les Anglais, perdu militairement par la nécessité où il fut de réformer en un an 300,000 soldats, 17,000 officiers. Il était facile à prévoir que ces gens licenciés regarderaient vers un chef et le suivraient. Ils ne voulurent pas un des leurs, mais plutôt un étranger, que le maladroit Barras et le crédule Carnot élevèrent à l’envi, et qui, avec l’armée merveilleuse de la révolution, eut de très rapides succès.
Une étrange coïncidence, mais facile à concevoir, c’est qu’indépendamment de l’armée, il vit la nation venir à lui. Pourquoi ?
La France ayant eu la magnanime imprudence de laisser rentrer les émigrés, un débat interminable s’élevait entre l’émigré de retour et l’acquéreur de biens nationaux, entre l’ancien et le nouveau propriétaire. Comment juger un tel procès ? On crut que tout Français y était trop intéressé. On se fia à cet Italien qui donnait des espérances à tout le monde.
C’est ce qu’on avait vu si souvent en Italie, où une ville n’espérant pas concilier elle-même ses débats intérieurs, se fiait plutôt à quelque étranger qu’on cherchait au loin, et qu’on créait juge armé, podestat.
Mais ici, il y avait une chose de plus. Les variations de la propriété avaient créé des doutes sur sa nature et son droit même. Babeuf, le principal auteur de ces théories, avait pour lui une partie des Jacobins. Cela causa une alarme universelle. On crut voir la société elle-même en péril, et pour la sauver, on implora ce grand prometteur italien qui gagna les deux classes de propriétaires, en garantissant les nouveaux, et donnant aux anciens des places, et leurs biens non vendus, enfin les dédommagements d’une cour.