Au reste, je ne veux nullement faire l’histoire de Napoléon. Je désire seulement montrer les origines de son système et du militarisme, montrer comment la guerre, devenant sous lui un métier, une industrie, lutta contre l’industrie anglaise. Celle-ci, si rapace dans l’infini colonial, et créant dans l’intérieur un monde de richesses, a détruit en revanche Old England, la vieille Angleterre, où était l’âme du pays.
Voilà le sens, le sujet principal des volumes que je publie. C’est ma joie de pouvoir enfin ramener la justice dans une histoire si longtemps obscurcie. Les vainqueurs, les vaincus en ont également souffert. Et je ferai effort pour leur faire à tous réparation. On verra quelle conspiration le bonapartisme fit constamment contre Hoche, Masséna et tant d’autres héros. Je rendrai aussi ce qu’on doit aux Hongrois, Slaves et tant de nations brutalement perdues dans le nom d’Autrichiens et qui, tant de fois, dans cette lutte, ont relevé l’Autriche avec une mémorable obstination.
L’Italie a bien le droit de réclamer aussi contre un faux Italien qui, bien loin de l’aider au grand moment de son réveil (95), l’a constamment injuriée par de funèbres mots qui la replongeaient dans la tombe.
Je me félicite de publier si tard les vues qu’à diverses époques de ma vie j’eus sur Bonaparte, ce sujet où tant de gens ont regardé sans voir. C’est, certainement, le plus difficile de l’histoire, le plus obscur en plein soleil par la quantité des mirages et des fausses lueurs qui ont égaré les esprits.
Il n’est aucun exemple d’une vie si préparée et si voulue. Né d’une prophétie, dès l’enfance élevé et s’élevant lui-même pour les réaliser, en tout le reste variable, il fascina par des moyens divers[3] des hommes fort différents, des Barras, des Carnot. Puis, le succès faisant le reste, il éblouit même ses instruments, les hommes héroïques qui faisaient ce succès. Ils s’admirèrent et s’adorèrent en lui. Les grands acteurs de cette époque, guerriers ou politiques, n’ont point écrit, ou ils ont laissé leurs écrits à des mains intéressées à en ajourner la publication (Victor, Barras, la Réveillère-Lépeaux, Réal et Talleyrand, etc.).
[3] Cette fascination très grossière n’a jamais été remarquée. La France, après la Terreur, avait perdu le rire, sa grande arme contre les tyrans, Bonaparte y prêtait beaucoup. On ne s’en avisa que tard. Son bavardage étourdissant, d’un hâbleur si souvent vulgaire, en faisait un personnage de tragi-comédie (tragediante-comediante), comme l’a nommé Mario Proth, dans son spirituel écrit ; un Jupiter-Scapin, a dit M. de Pradt. L’histoire ne fera jamais rien, si elle ne perd le respect, si, comme dans le vieux poème, elle n’imite Renaud de Montauban, qui prend un tison noir pour faire la barbe à Charlemagne. Le sacrilège, la raillerie des faux dieux est le premier devoir de l’historien, son indispensable instrument pour rétablir la vérité. Mais il faut que la moquerie soit l’expression d’un mépris sérieux, profond, solidement fondé. — Pour moi, je n’ai rien épargné pour donner à mon jugement ce caractère. Le temps d’abord ; toute ma vie j’ai rêvé, j’ai mûri ce livre. L’Europe, je puis le dire, y a contribué par le secours que mes amis, de toute nation, m’ont donné. Grâce à leur empressement, j’ai pu travailler partout. Les bibliothécaires d’une foule de villes m’ont si obligeamment aidé, que partout j’ai pu me croire chez moi. A Florence et Pise, à Toulon, à Lausanne, Vevey, Genève, j’ai eu de précieux secours, et l’on m’en envoyait même de Pesth. A Genève, un regrettable ami que j’ai perdu, le savant helléniste, Bétant, consul de Grèce, prenait mille soins pour m’envoyer les livres. J’en dis autant de M. Vulliemin, l’éminent historien de Lausanne. Chose inattendue, c’est de cette ville, de sa bibliothèque hospitalière que me sont venus les éléments de mon travail sur la Corse qui m’a coûté tout un été. Ces livres avaient été légués et mis là par les grands patriotes vaudois, MM. de Laharpe, si amis de la France, qui voulaient être les Paoli, les libérateurs de leur pays. On peut juger de mon étonnement, en recevant ce secours inattendu de ces illustres citoyens qui m’avaient préparé cela, et travaillé pour moi, en quelque sorte. Je le méritais bien par ma reconnaissance et mes sentiments fraternels.
Bonaparte a eu l’insigne avantage d’écrire et de parler, de son rocher de Sainte-Hélène, à l’Europe attentive, avec une incroyable autorité et l’intérêt tragique de ses malheurs. Il s’est glorifié et a calomnié tout le monde, sans conteste et de haut (in articulo mortis). Ses ennemis l’ont cru. Et les historiens anglais répètent à l’envi ses mensonges.
Cet homme désintéressé a laissé une grosse fortune, une famille fort riche, qui, sur la foi de son étoile, a puissamment cultivé la légende, en vue d’une restauration, travaillant et pour lui, et, comme il avait fait, contre les grands acteurs de l’époque (Masséna, Hoche, Ney, etc.).
La vérité pourtant subsistait en dessous, quoique enterrée. Pendant un demi-siècle, j’ai pu surprendre par moments des jours inattendus qui se faisaient. La mort m’aidait beaucoup. Elle a un pacte avec l’histoire. Elle lui donnait la joie de voir par moments disparaître ces ombres artificieuses, qui pendant si longtemps avaient masqué la vérité.