Mais eux-mêmes étaient en mesure de se soustraire à l’échafaud. Bourbotte avait son poignard. D’autres avaient caché des poinçons dans leurs souliers. De surcroît, la mère et la femme de Goujon, son beau-frère, apportèrent un canif, des ciseaux, du poison. Mais il avait déjà un grand couteau sous ses habits.
L’horrible arrêt, entre autres choses fausses, contient cette calomnie énorme : qu’ils avaient provoqué contre les mandataires fidèles une liste de proscription !
Comme ils descendaient du tribunal, entrant dans leur prison au rez-de-chaussée, Bourbotte se frappa le premier. Goujon de son couteau se tua raide. Romme l’arrache, se fait plusieurs mortelles blessures, le passe à Duquesnoy qui ne se manque pas. Ces trois derniers ne bougèrent plus.
De ce même couteau, Duroy, Soubrany, se frappèrent, mais sans pouvoir mourir. Soubrany râlait. Duroy se tordait. Bourbotte qui vivait aussi, tout sanglant, souriait et disait à Duroy : « Tu souffres, pauvre Duroy ! Console-toi ! C’est pour la République ! »
Donc, on n’en eut que trois à tuer. Bourbotte fut exécuté le dernier, gardant jusqu’à la fin son indifférence superbe et son enjouement héroïque, dominant d’un sourire la place de la Révolution.
Ils furent enterrés à Mousseaux, où Danton, Desmoulins les attendaient, Robespierre et Saint-Just.
Ils moururent dans un abandon extraordinaire. On a vu que le 2, le peuple au Carrousel n’avait rien dit pour eux. Au tribunal, nul signe sympathique dans l’auditoire. Et à l’exécution, la place était presque déserte !
Leurs défenses écrites n’avaient pas été lues. Leurs lettres à leurs femmes et parents (chose barbare !) ne furent point remises. Tout cela a dormi près de quatre-vingts ans dans les dossiers jaunissants des Archives, avec les deux couteaux rouillés de leur sang. C’est seulement en 69 que Claretie, un chaleureux jeune homme, fort digne de toucher le premier ces reliques, les exhuma, et dans sa noble histoire leur a dressé un monument expiatoire, payé notre dette ajournée.
Long délai ! oubli apparent que tant de misères, de soucis, d’événements tragiques, excusent mal. En dessous, à l’état latent, subsistait vivace et tenace une ombre d’eux, un confus souvenir. Romme était comme indestructible. Il avait revécu, disaient plusieurs. Il vivait dans le Nord. En vendémiaire contre les royalistes, on crut le voir marcher avec l’écharpe et le fusil. En fructidor, il reparut. Au 18 brumaire, il aurait agité le faubourg Saint-Antoine, parlé de marcher sur Saint-Cloud.
Mais là son sentiment de dégoût, de colère, fut sans doute trop fort. Car, depuis, on ne le revit plus jamais.