Rappelés à Paris, et comprenant leur sort, les six amis délibérèrent, et arrangèrent leur liberté future, le coup indépendant qui les affranchirait du sort. Goujon rima l’hymne funèbre et la protestation pour l’avenir. Comme les naufragés, il mit ce papier dans une bouteille, le confia à la mer qui nous l’a sauvé.

Sans nul doute, ils auraient pu fuir. Bourbotte, par l’instinct des vaillants, avait gagné le cœur des soldats qui les conduisaient. Ces hommes rudes l’aimaient ; ils avaient senti que Goujon était un être à part, un saint de la Révolution, et ils le priaient d’échapper. Il dit : « Je ne quitte point Romme. » Pour Soubrany, on a vu que, loin de fuir, lui-même il se fit arrêter. Duroy, nouvellement marié, en traversant sa Normandie, vit tous ses parents, ses amis qui accouraient ; sa jeune femme en pleurs le retenait, le suppliait de vivre. Il s’arracha et alla à la mort.

La défense aisément eût pu être une accusation. Comment les Comités de gouvernement, qui devaient rendre compte d’heure en heure, laissèrent-ils l’Assemblée sans nouvelle pendant huit heures ? Comment l’Assemblée elle-même sortit-elle en majorité, laissant à une minorité le poids et le danger de la situation ? N’étaient-ce pas ces prudents, ces absents qu’on devait accuser plutôt que ceux qui restèrent à leur poste ? Comment des hommes de la droite (le royaliste Delahaye) prièrent-ils Romme de se mettre en avant, ou, comme Delacroix, le louèrent-ils de l’avoir fait ? Comment le girondin Vernier se fit-il président de l’Assemblée en ce moment, donna-t-il la parole et recueillit-il les suffrages ?

Romme, dans sa défense, dit tout cela, mais sans aigreur de récrimination. « Tout au reste, dit-il, fut illégal en ce jour-là. Boissy lui-même fit-il une chose légale quand il nomma un officier qui par hasard se trouvait là, général de la résistance ?

Romme déclara qu’il avait craint pour l’Assemblée contre laquelle les malveillants commençaient à lancer de sinistres propositions. Mais en même temps il avoua que les malheureuses femmes affamées et enceintes, qui ne pouvaient sortir, lui avaient fait pitié, et qu’il avait voulu en finir à tout prix.

Le flot de l’opinion, de ce qu’on appelle le monde était si violent contre eux, la foule qui assistait au jugement était si emportée, que bien peu de témoins osèrent les décharger. Ils avaient appelé à témoigner, non pas Carnot, mais son alter ego, Prieur (de la Côte-d’Or). S’il fût venu, il lui eût fallu dire que Carnot avait approuvé, qu’il avait même dit à Lanjuinais qu’on ne pouvait faire autrement. Prieur ne parut pas.

Lanjuinais vint, mais pour dire qu’il ne se rappelait rien. Cruel oubli, du dévôt girondin, plein d’aigreur et de haine contre la Montagne. Il ne le cachait guère. Un jour qu’un modéré dit : « Vous auriez donc fait guillotiner Camille Desmoulins ? — A coup sûr », dit le janséniste.

Mais si Lanjuinais ne dit rien, Martainville en revanche parla, en dit autant et plus qu’on ne voulait. Il avait vu, entendu tout, même au moment où l’on n’eût pas entendu Dieu tonner. Son impudente langue fut un mortel stylet. Plus dangereux encore, Jourdan, le rédacteur du pesant Moniteur, donna toute la séance comme la réaction le voulait. Jamais l’autorité de ce journal, interprète docile de tout pouvoir, ne pesa tellement. Son récit arrangé, plein de choses douteuses, d’omissions, d’erreurs, fut pris comme pièce juridique, et, c’est le Moniteur à la main, que l’on porta l’arrêt de mort.

Il est prodigieux que les Comités gouvernants, débordés par le royalisme en ce moment de manière effrayante, n’aient pas demandé à la Convention une commutation de peine ou un sursis. L’arrêt fut prononcé le 17 juin (29 prairial), au moment où l’on apprenait l’horrible massacre de Marseille que les royalistes firent le 6. Leur audace dans la Vendée, leur furie meurtrière, leurs risées de la République étaient au comble, et l’on savait que Pitt mettait en mer pour eux une grande flotte, chargée d’émigrés. Ils arrivèrent à Quiberon le 26 juin. Ils furent pris, fusillés, comme on verra. Si les six patriotes avaient eu un sursis de quelques jours, jamais après Quiberon on n’eût pu les exécuter.