L’âpre géomètre auvergnat, si peu attirant de lui-même, fut pour plusieurs, et des plus purs, la linea recta de la Révolution, comme l’immuable pôle, l’étoile invariable où, dans l’orage obscur, ils regardaient, s’orientaient. Sans charme, sans éclat, ce fondateur du culte mathématique, astronomique, garde sur eux l’autorité tacite de la Raison elle-même. Plusieurs de ses amis qui pouvaient échapper, aimèrent mieux mourir avec Romme, étant sûrs de très-bien mourir.

Dans ce groupe des six de Prairial, la haute poésie, c’est Goujon, admirable jeune homme qui meurt à vingt-neuf ans. Né à Bourg, il eut tout le charme de la Bresse et de la Savoie, le cœur tendre, exalté dans l’amour et le culte de la foi nouvelle. Il était extrêmement grand, dominait tout le monde de la tête. Tête superbe, blonde, à cheveux bouclés, avec une fine petite boucle qu’on eût dit d’une pieuse fille de Bresse. Dès le premier regard, on le jugeait un saint, un apôtre, un martyr, de ces gens qui sont nés justement pour mourir d’une belle mort, pour faire légende, et faire pleurer tout l’avenir.

A dix-huit ans, il fut touché (pour dire comme la Bible) du charbon de feu. Un trait lui traversa le cœur, la vue de Saint-Domingue, le spectacle effroyable de l’esclavage des noirs. Par ce cruel caustique se grava, s’enfonça chez lui au plus profond le dogme de la liberté.

Il fut à la convention suppléant d’Hérault, de Séchelles. Et quoique le gouvernement de 93 voulût lui donner un ministère à la mort d’Hérault, de Danton, il trouva la place non tenable. Il passa aux armées du Rhin et de la Moselle. En thermidor, anti-robespierriste, il ne resta pas moins anti-thermidorien, défendit sagement les Jacobins qu’il n’aimait pas, et non moins sagement, seul (seul dans l’Assemblée !), il prévit les tempêtes que les Girondins allaient ramener, et vota contre leur retour.

Goujon s’était trouvé aux armées du Rhin associé à l’aimable, au vaillant Bourbotte, un ardent Bourguignon qui avait dans le sang le chaud, souvent trop fort, des vins de son pays. Il était du même âge à peu près (trente-deux ans). Lui aussi il eut le supplice de voir l’horreur de Saint-Domingue. Il en revint fou de fureur, combattit à mort la Vendée ; frappant, frappé. Une fois un Chouan l’assomma à moitié, non pas impunément, Bourbotte le tua, mais il garda la tête toujours ébranlée de ce coup. Ce terrible soldat était très-bon ; il défendit Kléber, Marceau, qu’on accusait d’avoir sauvé des femmes. Il agissait comme eux. A Savenay, dans l’horrible déroute de la Vendée, il voit un enfant vendéen qui va périr, il l’enlève, le met en croupe. Bref il le garde, l’appelle Savenay, l’élève avec son fils le petit Scévola.

Bourbotte avait un prudent conseiller dans son camarade Davout, qui lui enseignait à merveille à se bien gouverner, à se démentir à propos ; il lui citait, lui donnait pour modèle à suivre, Tallien. Mais Bourbotte ne l’écoutait guère ; il demandait plutôt conseil à une autre influence, celle d’une bonne bouteille de Bourgogne, et celle d’un poignard excellent d’Orient qu’il tenait toujours prêt et qui lui répondait de lui garder sa liberté.

Un type non moins curieux du montagnard en mission, marchant devant l’armée et lui soufflant la flamme, était le violent, le fanatique Duquesnoy. Ex-moine, il hurlait la croisade. C’était un Pierre l’Ermite de la révolution. Carnot aimait cet homme bon ami, excellent mari, devenu un très tendre père de famille. L’excès de la fatigue qui le rendit malade, l’adoucissait aussi, et sans nul doute l’amitié de Duroy, avec qui il vivait et dînait tous les jours. Non moins chaleureux, celui-ci était beaucoup plus sage. Il avait amené Duquesnoy à vouloir l’union de la France, la réconciliation des partis.

Duroy était un homme fort et sanguin, mais légiste normand, du pays de Sapience. Il avait un goût admirable de la justice, de l’ordre et de la loi. Son courage parut aux armées, mais beaucoup plus encore lorsqu’en pleine terreur et devant Robespierre, il dit qu’il entendait garder son droit de représentant du Souverain, « pour juger ce que ferait le Comité de salut public. » Rare exemple qui ne fut imité de personne. Pas une voix ne s’éleva pour appuyer le légiste intrépide.

Le voilà au complet ce beau groupe des six immortels.

Plus j’y songe, plus je suis porté à croire qu’en eux (spécialement en Romme et Soubrany, en Goujon, en Duroy), fut au plus haut degré la pure orthodoxie. Les orateurs illustres sont plus mêlés, ce semble (j’entends Vergniaud, Danton, etc.). Les grands hommes d’affaires (Cambon, Lindet, Carnot) ont bien certaines ombres.