Il était de nature (non pas d’hypocrisie) pantomime, histrion. En ce moment son accès colérique contre les six de Prairial exprimait, aggravait ce que l’outrage de ce jour avait laissé d’aigreur dans l’Assemblée. La colère pâle des hommes du Midi est encore plus contagieuse que la rouge colère du Nord (des Legendre, des Bourdon de l’Oise). Elle gagne, et elle obscurcit tout. En vain les meilleurs Girondins (Louvet, Kervélégan) réclament, ne veulent pas qu’on décapite la Montagne. En vain Fréron lui-même, averti (un peu plus tard) par les massacres royalistes, s’oppose à ce décret fatal. C’était le 28 mai (8 prairial). Dès le 23, en Bretagne, on avait surpris le mystère des Chouans, leur perfidie. Et c’est à ce moment du 28 (8 prairial) que l’Assemblée, dans un brutal transport se frappe en ses meilleurs représentants par ce vote insensé : « A la Commission militaire ! »


Regardons ces victimes avant de les voir frapper.

Ce groupe, rare et singulier, des six amis, était précisément la fleur de la montagne, étant resté pur en deux sens, hors de l’inquisition, de la police jacobine, hors du trouble esprit dantonique. Tous anti-jacobins. Mais devant la réaction ils défendirent les Jacobins. En Thermidor, ils furent très-nets. Goujon et Bourbotte écrivent des armées à la Convention leurs félicitations pour la chute de Robespierre. Soubrany, dans ses lettres, repousse violemment l’injure d’être robespierriste ; il rappelle que Robespierre haïssait surtout la montagne, qui seule osa crier contre sa sanglante loi de Prairial.

Ces crieurs intrépides furent-ils haïs de lui plus que les taciturnes ? Qui le saura ? Dans le stoïcien Romme, qui fit l’autel nouveau, l’autel de la Raison, il dut haïr bien plus qu’un politique, l’opposition d’un dogme contraire à ses visées, à ses secrets desseins.

Le noyau granitique de cette crête de la montagne est dans ces deux fermes Auvergnats, le philosophe Romme, le vaillant Soubrany. On peut dire que c’étaient deux frères ; les deux mères, madame Romme, toute occupée d’agriculture, et la marquise Soubrany, les élevèrent ensemble dans les mêmes pensées. Soubrany, militaire, tient beaucoup de Desaix, qui est comme lui de Riom. Simple, modeste, adoré des soldats, vivant et mangeant avec eux, le premier aux assauts de Collioure, Saint-Elme, ce héros est un homme doux.

Tout autrement dur, opiniâtre, Romme, « ce fier mulet d’Auvergne », eut pourtant dans l’esprit une fort remarquable étendue. Géomètre d’abord (comme son frère de l’Académie des sciences) il n’embrasse pas moins (avec la passion de sa mère) les études agricoles, les sciences de la nature. Deux monuments nationaux, adoptés de l’assemblée, restent de lui. D’une part, avec Lamarck, Daubenton, Parmentier, il écrit, il publie l’Annuaire du cultivateur. D’autre part, avec Lagrange, Laplace, il dresse le Calendrier républicain, le premier, le seul raisonnable. L’humanité y reviendra.

Il était né granit. Ce qui le fit d’acier, ce fut d’avoir vu la Russie, bien plus que d’avoir vu ! — d’avoir subi l’horreur de ce monde terrible, d’un 93 éternel. Il fut précepteur d’un seigneur. Il en revint armé d’inflexible rigueur, d’une âpreté sauvage, que son admirateur, son ami Soubrany lui-même, parfois lui reprochait.

L’infortuné Bazire, son collègue sur la Montagne, perdu pour sa faiblesse, le trouva sans pitié. Mais quand il s’agissait de ses ennemis, sa rigidité même le rendait magnanime, lui faisait chercher et trouver ce qui plaidait pour eux. Ennemi des Girondins et arrêté par eux au Calvados, il dit avec une haute équité qui étonna et qui était alors de grand courage : « Ils n’ont pas tort. Leurs droits ont été violés. »

On apprit à sa mort qu’il était charitable : malgré sa pauvreté, il écrit à sa femme : « Surtout n’interromps pas les distributions de secours que nous faisons le décadi. »