Les quelques politiques qui se trouvaient dans cette foule virent que tout avortait, et se mirent en avant, se dirent chargés des réclamations du peuple. « Du pain, et la Constitution, punition des agioteurs. » C’étaient les demandes ordinaires. Il était naturel d’y joindre celle de délivrer les montagnards arrêtés à minuit. Mais on n’en parla pas. On dit en général « la liberté des patriotes arrêtés depuis Thermidor. » Ce qui me porte à croire que l’orateur était moins montagnard que jacobin.

La Convention se contente de lire à ces délégués un décret qu’elle vient de faire : 1o pour rassurer quant aux subsistances ; 2o pour promettre que les lois organiques seraient présentées le 26. L’Assemblée resta ferme sur le dernier article. Elle ne promit pas d’élargissement de prisonniers. On n’y insista point. Les délégués reçurent du président l’accolade fraternelle. Il était déjà tard, près de onze heures du soir. Le peuple regagna le faubourg.

Le 3, on décréta peine de mort pour qui battrait la générale. On chargea Delmas, Aubry, Gillet, de diriger la force armée. Cette force n’existait guère. Les troupes mandées n’arrivaient pas. A peine on eut quelque cavalerie, qu’on mit sous les arbres des Tuileries. Le capitaine était ce trop fameux gascon, Murat, garde du roi en 90, qui en 93, se fit nommer Marat ; du reste un cavalier brillant pour enlever les troupes.

Le 3, Paris est calme. Mais on arrête, on juge certain serrurier du faubourg, un de ceux qu’on appelle assassins de Féraud, parce qu’ils ont porté la tête. La foule s’en émeut, et à huit heures du soir, quand la charrette approche de la Grève, on l’entoure, on l’empêche de passer. Des femmes lestement sautent sur la charrette (hommes en habits de femmes), délient, sauvent le condamné. Acte hardi qui fait croire à un nouveau mouvement.

On veut le prévenir. Les Comités, le soir, donnent des armes à qui en demande. Officiers en congé, jeunes gens des bonnes sections, on arme tout. On forme une colonne de douze cents hommes pour fouiller le faubourg, trouver les assassins, surtout trouver Cambon et Thuriot, la prétendue Commune. Des douze cents, deux cents étaient soldats ; le reste, des messieurs, muscadins, journalistes. Peu de force vraiment à lancer dans ce grand guêpier des 60 000 ouvriers. Était-ce étourderie ? Ou doit-on croire que les Thermidoriens, en employant ces jeunes gens dont plusieurs étaient royalistes, n’étaient pas fâchés de les voir humiliés ? Jeu assez dangereux. Quoi qu’il en soit, cette petite troupe, ayant eu l’imprudence de vouloir prendre les canons du faubourg, fut elle-même prise entre deux barricades, forcée de restituer, et trop heureuse de sortir en passant par un petit trou.

Dans la journée beaucoup de troupes arrivèrent. L’Assemblée lança un décret de menaces contre le faubourg. Il livrera les assassins. Il livrera ses armes et ses canons. Sinon, rebelle. Il n’aura plus part aux distributions de subsistances. Armés de ce décret, à quatre heures Barras et Delmas, avec Fréron, accompagnés des troupes, des canons que conduisait le général Menou, vont signifier le décret. On parle de brûler le faubourg. Ce mot agit. Propriétaires, fabricants, s’entremettent, prêchent les ouvriers. La détente est subite. La foule livre canons et canonniers, son nègre, l’Hercule bègue de Popincourt, qui fut jugé le lendemain.


Ce désarmement, son grand effet moral sur Paris tout entier, devait rassurer, finir tout. Plusieurs le crurent et dirent : « La République, cette fois, est fondée. » Mais le bouillonnement de l’Assemblée ne pouvait se calmer. De séance en séance, accusations nouvelles, nouvelles arrestations. On arrêta plus de vingt députés, ceux même que couvraient leurs services, Lindet et Jean-Bon Saint-André ! Deux hommes des plus graves, des plus respectés, Ruhl et Maure se tuèrent. Enfin le 8 prairial, le crescendo sanglant de la réaction alla jusqu’à voter que Romme et ses amis, alors emprisonnés dans un fort de Bretagne, seraient ramenés, jugés par la commission militaire qu’on avait créée pour l’émeute ; autrement dit, seraient tués.

Contraste très choquant. On venait d’abolir la justice militaire pour les chouans. Tel tout couvert de sang qui avait fait cent meurtres, jouissait de la justice civile, était jugé par les juges ordinaires, ou plutôt n’était pas jugé. Et pour le mouvement de Paris, pour les représentants qui après tout avaient calmé la foule, et sauvé l’Assemblée peut-être, on les livrait aux militaires, aux hommes de consigne, juges automates, qui jugent et qui condamnent, comme ils font l’exercice.

Qui fit voter cela ? Un furieux fou du Midi, Clauzel, du Roussillon. La discorde des races, la discorde des vents, leur duel éternel de la mer aux montagnes, font de ces esprits troubles. Clauzel, en agissant contre la République, était pourtant républicain. Il se lança bientôt contre les royalistes, leur disant avec rage : « N’importe ! Vous avez beau faire. La République vous avalera. »