On dit, on crut dans l’Assemblée que l’horrible Commune, brisée en Thermidor, venait de se refaire et siégeait à l’Hôtel de Ville. Quel est son Robespierre ? Le devineriez-vous ? Cambon !
Qui peut inventer, affirmer une chose si grotesquement ridicule ? Très probablement Tallien, rancuneux pour les fonds espagnols de son beau-père, que Cambon, ce dogue féroce de la Trésorerie, ne voulait pas lâcher.
« Le voilà donc connu ! ce secret plein d’horreur ! » s’écrie Bourdon de l’Oise. Et Tallien : « Rassurez-vous. On marche sur l’infâme Commune. Il faut qu’elle soit fusillée. »
Cambon devenu Robespierre ! Cet excès d’impudence dans le mensonge n’est point hué, sifflé. Étonnante Assemblée qui semble n’avoir plus souvenir des personnes, des caractères. Elle est visiblement dominée aujourd’hui par les cent prisonniers qui pendant dix-huit mois sont restés hors du monde, n’ont rien su de leur temps. Ces myopes étranges remis au grand jour, ne voient pas plus clair qu’entre les noires murailles de Port-Royal ou du Plessis.
On va à la Grève. Personne. La Commune est évanouie.
Ce qui est plus réel, c’est le grand mouvement du faubourg Saint-Antoine qui marche sur la Convention. A la faim, aux misères, s’ajoutait une chose, les insultes reçues la veille. Ceux que la garde nationale avait peu poliment poussés dehors par la porte ou par la fenêtre étaient très irrités. Les fouets de poste employés pour chasser les dames du faubourg, le choquaient fort (et assez justement). Il y eut bien peu de politique dans cette grande levée du 2, mais une vive colère parisienne et l’indignation de l’honneur.
Les six canons du grand faubourg roulèrent par tous les quais aux Tuileries dans leur majesté, avec une masse confuse. Ni plan, ni chef. En tête, c’était le plus grand, le plus fort, un nègre gigantesque, un forgeron qui commandait les canonniers (et commandait fort mal : il était bègue).
Les sections fidèles à l’Assemblée remplissaient le jardin, les rues aboutissantes au Carrousel ; quand le faubourg y parut, il se trouva avoir la garde nationale et devant et derrière. Canons contre canons. Il eût suffi qu’il y eût quelques canonniers ivres pour faire de grands malheurs. Sur quoi, pour quoi tirer ? Nul ne l’eût su. Personne n’en avait grande envie. Les gendarmes de l’Assemblée s’étaient mis avec le faubourg. Les sections fidèles s’y mêlèrent elles-mêmes. Ce mouvement, heureux réellement, et qui neutralisait la malveillance (s’il y en avait) ne fut pas bien compris des représentants. Legendre, toujours ridicule, dit : Soyons calmes ! La nature nous a tous condamnés à la mort. Plus tôt, plus tard, n’importe ! »
Héroïsme très vain et trop facile. Un des députés qui par hasard était tombé dans cette masse, loin d’être mal reçu, venait d’être honorablement reconduit à la Convention.
Dix de ses membres, envoyés à la foule, en furent bien accueillis. On prit cela comme satisfaction des brutalités de la veille. On fraternise chaudement. On s’embrasse à s’étouffer. Un des députés, en rentrant, disait à l’Assemblée : Comment vous rendre l’effusion de cœur, les serrements de main, la tendresse brûlante, que nous avons trouvés ! »