Plus d’un s’était tenu à part. Thibaudeau qui en Germinal était prudemment resté au jardin, en Prairial semble de même s’être éclipsé tout le jour. A minuit, l’affaire passée, il arrive foudroyant, impitoyable pour ceux qu’on a laissés dans le danger, demandant leur arrestation, leur reprochant les décrets de carnage et de pillage.

Un imbécile, un Pierret, muet jusque-là, se met à répéter les vieilles fables royalistes : « Les montagnards sont si féroces qu’ils ne mangent pas une poule qu’ils ne l’aient guillotinée. » Et comme quelqu’un doutait : « On a, dit-il, leurs petites guillotines. »

Dans un tel moment, ces sottises avaient un effet meurtrier. Bourdon, qui avait causé tout le jour avec les accusés, tout à coup rougit, s’emporte, crie : « Il faut qu’ils passent à la barre. » On dit même qu’il proposait qu’on les fusillât sur-le-champ dans le salon d’à côté.

Ce fut un honteux spectacle de voir tout à coup tourner contre eux ceux qui craignaient pour eux-mêmes. Le royaliste Delahaye, qui le premier avait engagé Romme à parler, se fit leur accusateur. Vernier, qui avait présidé, se lave aux dépens de la Montagne. Delacroix, qui avait félicité Bourbotte, lui avait dit : « Vous sauvez la Convention », devint son accusateur.

Donc on arrêta Goujon, Romme, Prieur, Duroy, Duquesnoy, Bourbotte. Soubrany était sorti déjà. On lui dit de fuir, mais il revint fièrement, se fit arrêter aussi. On en ajouta plusieurs autres, et l’emportement allait jusqu’à vouloir arrêter un absent, Robert Lindet !

Le plus étrange, c’est que, comptant les mettre en jugement, on anéantit les pièces sur lesquelles on eût jugé. On brûla la minute des décrets qu’ils avaient votés.

La longue et tragique séance finit vers quatre heures du matin par des propositions assez ridicules. Legendre proposa que les députés fussent armés. André Dumont, que les femmes fussent désormais exclues des tribunes. Enfin il fut décrété que les sections désarmeraient, arrêteraient les buveurs de sang, les brigands. Décret vague et sot qui devait, selon les quartiers, être compris de façon toute contraire.

CHAPITRE VIII
PROCÈS DE PRAIRIAL. — LA MORT DE LA MONTAGNE.
21 mai–17 juin 95.

La nuit et le matin du 2 (21 mai), des bruits absurdes circulèrent, et furent accueillis par la plus surprenante, la plus folle crédulité.

On dit, on répéta dans le faubourg qu’à la Convention « on avait massacré des femmes ! » Monstrueuse exagération de la façon brutale dont elles furent chassées des tribunes.