Voilà le fait très simple et nu qui se passait à la fin de 96.
Mais on comprendrait peu, on serait même injuste sous tel rapport, si l’on ne remontait plus haut dans le dix-huitième siècle, si l’on n’expliquait bien ce que l’Angleterre, dans sa lutte contre la France et la Révolution, apportait de spécieux, et même de solide, à ce combat.
Sa haute légitimité remonte à 1688, où, pour l’avantage commun de l’Europe et du genre humain, elle combattit Louis XIV, la proscription des protestants, la révocation de l’édit de Nantes. Lutte si inégale qui réussit par la Hollande et par nos réfugiés. Les Anglais, fatigués, mêlés d’éléments étrangers, n’osèrent revenir à leur glorieuse république de 1649. Ils refirent une royauté, mais au minimum, et prise dans des petits princes étrangers, une race de basse Allemagne.
L’Angleterre, avec Georges Ier, Georges II, avec Walpole, tomba fort bas, sous le rapport moral. En 1750, elle croyait elle-même que, même au point de vue matériel, elle avait baissé. C’était l’opinion, après Walpole. En 1750, son successeur, le duc de Newcastle, adresse cette question à un médecin, le docteur Russell : « Pourquoi le sang anglais est-il si pâle et appauvri ? Quel remède ? » Russell, dans un beau livre que j’ai cité ailleurs[7], indiqua le remède : « La mer et l’action. »
[7] Dans mon livre de la Mer.
L’action n’avait jamais cessé. Sous l’apparente paix de Walpole, un être inquiet avait toujours agi, erré, coureur de mers. Je l’appellerai Robinson (nom d’un livre immortel de 1719). Ce Robinson, vers le pôle Nord, pour son commerce d’huile, faisait l’immense massacre des cétacés qui, pendant tout ce siècle, a rougi la mer de sang. Au midi, à la faveur du traité de l’Assiento, il fournissait de nègres les Espagnols, et chez eux, malgré eux, le pistolet au poing, il commerçait, hardi contrebandier. En 1738, les Espagnols excédés mutilèrent un de ces drôles. De là une scène dramatique au Parlement, et une fureur d’autant plus grande que la vengeance promettait de beaux bénéfices.
J’ai déjà parlé de l’homme qui plaida cette cause avec un talent admirable et une vraie fureur, le premier des deux Pitt (lord Chatham)[8]. Après Walpole, le grand acheteur de consciences, l’Angleterre ouvrit fort les yeux en voyant tout à coup ce magique et sublime acteur, sincère et désintéressé, d’une passion réelle, comme l’acteur d’Athènes qui, jouant Électre, apporta sur la scène, non pas l’urne d’Oreste, mais l’urne de son propre fils. Ce grand Chatham, si naturellement furieux, avait l’élan colérique des Gallois, dont venait sa famille. De plus, il était né malade, toute sa vie, il eut un bourreau, la goutte. A chaque accès, ses cris étaient des accès d’éloquence.
[8] J’en ai parlé dans mon Histoire de France. Aujourd’hui, je dois parler surtout du second, mort en 1806 ; je citerai plus loin les sources de son histoire.