Une vieille dame, Sarah Marlborough, qui haïssait la France, fut charmée d’un jeune homme qui paraissait si enragé. Elle crut y reconnaître son fils et elle le fit son héritier.

Mais il n’avait qu’une passion, la colère. Et, de haut, méprisait l’argent. Quel spectacle pour les Anglais après Walpole ! Ils ont des moments de grandeur. Ils trouvèrent cela beau, furent charmés de lui voir rendre une grosse place qu’on lui avait donnée, charmés de l’entendre parler contre ceux qui toujours prêchaient pour le Hanovre, le patrimoine du Roi. En cela, il semblait tourner le dos au ministère. C’est ce qui l’y porta. A reculons, il n’y alla pas moins. Les Anglais étaient furieux de quelques succès de la France. Il fallut par deux fois que le roi, malgré lui, nommât et renommât ministre celui qui représentait le mieux la colère nationale.

L’ennemi de Pitt, Fox Holland, le fit lui-même rappeler. En 1757, il fut premier ministre, malgré le Roi et l’aristocratie. L’engouement des Anglais pour leur grand avocat fut tel, que l’insuccès qu’il eut d’abord, loin de les décourager, les piqua, les attacha à lui. Il est vrai que ce furieux avait de très nobles éclairs qui lui illuminaient l’esprit. Il en eut un très beau, de haute et ferme raison, quand, mettant sous ses pieds la vieille antipathie des Anglais pour les Écossais, il dit magnanimement que ces belliqueux montagnards n’étaient point des ennemis. Ils ne voulaient que guerre ; eh ! bien, il fallait leur donner des armes, les employer en Amérique. Dès ce moment, en effet, ils changent, et combattent pour l’Angleterre, même contre leurs anciens amis les Français.

Il dit ensuite une chose qui réussit : « Il faut conquérir l’Amérique en Allemagne. » A force d’argent, soutenir Frédéric, ce petit roi qui, à travers sa meute d’ennemis, pourrait peut-être l’emporter sur la France de la Pompadour. Hasardeuse pensée que l’événement justifia. Seulement ce fut la porte par où l’Angleterre se lança dans la voie des guerres par subsides, dans la voie des emprunts, chargeant toujours la dette, et d’avance écrasant la génération à venir. Plusieurs ne croyaient pas au succès. « Le crédit, disaient-ils, ne pourra pas se soutenir sans des succès constants et des victoires sans fin. A cela quelle solution ? Faire banqueroute, ou conquérir le monde ! »

C’est ce qui arriva. La France, en 1763, par le traité de Paris, laissa d’une part les Indes, de l’autre l’Amérique.

C’étaient deux mondes. Et pourtant Pitt n’était pas encore content d’un tel traité. Quand il apprit le Pacte de famille, notre traité avec l’Espagne, il voulut recommencer la guerre, la faire aux Espagnols.

Cette fureur d’aller de guerre en guerre en employant l’épée des autres, et s’obérant de plus en plus, fut punie lorsque l’Amérique refusa de s’épuiser en fournissant toujours. L’avis de Pitt était qu’on la calmât à tout prix. Mais ses conseils ne purent empêcher la séparation.

Il la vit s’accomplir, ce qui l’acheva. Depuis deux ans, il était maniaque, et il avait cent caprices bizarres. Il s’était laissé faire pair et comte de Chatham, ce qui lui ôta (suprême douleur) le cœur du public, confondit dès lors ce grand citoyen avec un groupe fort peu populaire, ceux qu’on appelait ironiquement les amis du roi. Parti intéressé qui avilissait l’Angleterre, ne connaissait ni communes, ni Pairs, ni Whigs, ni Tories, mais uniquement le roi.

Tout à coup, à la fin, Chatham remonta. Ce grand acteur, d’autant meilleur acteur qu’il était à la fois calculé et sincère, s’arrangea pour avoir devant le parlement une scène de colère héroïque, où peut-être il espérait mourir en défendant l’honneur national, et détournant l’Angleterre de reconnaître l’indépendance américaine. La mise en scène fut superbe. Il s’avança, la mort sur le visage, soutenu par son second fils de dix-neuf ans (William Pitt), s’emporta, parla longuement, retomba dans les bras de son fils. Ce fut la fortune de celui-ci, plein de mérite au reste. Si différent qu’il fût du grand Chatham, il fut consacré par cette scène, et on le vit toujours dans l’ombre du héros.

La bienveillance fut extrême pour lui. Ses futurs adversaires, Fox, Burke, l’accueillirent, le vantèrent, l’exaltèrent. Il était fort précoce, et, sous de tels auspices, il put impunément montrer une fierté où l’on crut reconnaître la grande âme de son père. A vingt-deux ans, il déclarait qu’il n’accepterait de place que dans le ministère, et déjà, à vingt-cinq, il fait autorité dans le parlement.