Ce long martyr commencé en 1801 par Wellesley sur le roi d’Aoude, dura un demi-siècle, jusqu’en janvier 1856, où le dernier souverain qui venait toujours réclamer à Londres, céda au désespoir, mourut. Il mourut à Paris. Je vois encore au lieu le plus gai, au boulevard Italien, défiler sous la pluie, dans la boue, son convoi, ses serviteurs en larmes. Rien de plus lamentable. Ce luxe indien, ces couleurs rose et jaune, mêlées d’or et d’argent, indignement souillées par notre hiver impitoyable, avaient l’effet d’une cruelle mascarade qui crevait le cœur.
Et combien plus funèbre encore de voir dans toute l’Inde ces tombeaux aériens où chaque pic élevé des montagnes garde un mort tout vivant, un rajah prisonnier dont l’héritage a été usurpé. Spectacle douloureux pour ce peuple qui, dans chacune de ces victimes royales, sent sa mort et la mort de l’Inde.
De bonne heure, au commencement du siècle, des masses de désespérés, des paysans expropriés, des serviteurs innombrables, que les rajahs dépossédés licenciaient malgré eux, ne savaient que faire. Plusieurs se mirent à la suite des armées, pillant le pays pour elles, et plus souvent à leur profit, et, formant à la longue des bandes, des armées de pillards.
A mesure que ceux-ci furent poursuivis, le pillage, la dernière ressource manquant, dans ces foules sans moyen de vivre, une contagion se déclara, un choléra moral, l’amour de la mort, et la charitable idée de faciliter la mort à tous. N’était-ce pas leur rendre service que de les aider à franchir ce passage, d’en supprimer l’angoisse des préparatifs et de le rendre aisé.
« Quel mort préférez-vous ? » disait-on à un ancien. « La plus prompte. »
C’est justement le bienfait que les apôtres de la mort se proposaient de répandre. D’ailleurs avec la métempsycose toute mort est provisoire.
Ce fut en 1810, peu après la vice-royauté des Wellesley et leur retour en Angleterre que l’on s’aperçut de l’existence des Thugs ou Phansigar, de ces étrangleurs aimables qui se chargeaient d’abréger le grand passage.
A la rencontre de plusieurs routes où se trouvait une fontaine, dans un beau bosquet comme ceux de Mundsoor (où se fit la première découverte des thugs), un doux compagnon de route, et souvent un pieux fakir accueillait le voyageur, s’intéressait à son voyage, à ses affaires, parlait des misères qui rendent sa vie insupportable, et puis, peu à peu s’approchant, lui lançait au cou un lazzo comme ceux qui, en d’autres contrées, aident à prendre un cheval sauvage. Puis, avec une contraction, ramenait le lazzo à lui, serrait bien… Et c’était fini.
Chez cette race faible, peu nourrie, la vie n’a pas grande résistance. Et plus d’un, s’il avait ressuscité, eût remercié peut-être l’adroit médecin, qui, avec si peu de façon, l’avait guéri de tant de maux.
Comme le médecin a droit à un honoraire du malade qu’il a guéri, le thug croyait avoir le droit de se porter héritier du mort. Mais souvent il lui laissait tout ce qu’il portait, se contentant du mérite d’avoir fait une bonne action.