Pouvoir cruel. Ce paysan, ou ryot, que beaucoup d’Anglais raisonnables jugeaient le vrai propriétaire, Cornwallis l’avait fait simple fermier[109], et Wellesley le mettait à la porte.

[109] Sur la vanité et l’impuissance des tentatives de Cornwallis, voy. le judicieux Mill, livre V.

Jusque-là, tout avait pu changer, les empires et les dynasties, tout excepté ce ryot, plus mêlé à la terre que l’antique bananier qui ombrageait sa cabane, mêlé par la vie, l’âme, les habitudes. Si même dans notre mobile Occident, l’expropriation est un fait terrible, souvent mortel, qu’était-ce dans l’Inde où l’existence est tissue de tant de pratiques locales !

Le zémindar, si favorisé des Anglais, pouvait donc chasser le paysan natif, appeler un étranger qui aurait tout à apprendre. La terre produirait-elle autant, et selon l’impatience de ce gouvernement terrible ? Le zémindar qui était jusque-là une sorte de seigneur féodal (j’en vois un, parent de Tippoo), ne tardait pas à s’ennuyer de cette terre chagrine qui devenait avare. Il eût voulu la vendre et s’en aller jouir à Calcutta, Delhi. Un spéculateur se présente, lui offre de le débarrasser de ce fief qui n’est plus qu’une place d’exacteur, toujours insuffisant pour le fisc affamé.

Comment le nouveau zémindar, hier commerçant, banquier de Calcutta, de Londres, pouvait-il, mieux que l’ancien, vrai fils de la contrée, savoir ce que le paysan peut supporter sans succomber. Dans la province de Madras, Thomas Munroë, un Anglais honnête et judicieux, dit qu’il fallait revenir à l’ancien système du pays, faire avec le paysan une estime de la moisson sur pied, estime que l’on jugerait par les registres antérieurs du village. Mais, pour faire tout cela, il fallait, que le collecteur sût davantage et les langues et les circonstances locales.

On n’y parvint pas ; l’on revint au malheureux système de la taxation par village, par zémindarie. Avec cette différence que le zémindar actuel, étranger au pays, souvent vivant à Calcutta, n’exploitait sa zémindarie que par des intermédiaires et sous-intermédiaires, une foule de vampires subalternes, et dans une complication difficile à surveiller.


Le paysan fuyait. Mais où ? Dans l’Inde antique, même sous le Mogol, le malheureux, sans terre, dépossédé, ce qui n’arrivait guère, avait une ressource, celle de se mêler aux foules que chaque prince ou rajah traînait avec lui. Un homme de plus dans ces foules ne comptait pas ; personne ne songeait à le repousser du banquet. Voir au Ramayana les foules innombrables qui suivent le roi, le bon père de Rama.

La ruine de chaque prince indien, c’est une table commune de moins pour le pays. Jusque-là on n’a pas compté. Mais avec les conditions ruineuses que l’alliance et la tutelle anglaise imposent aux princes, il leur faut bien compter. Et pour la première fois ils se voient nécessiteux, misérables.

Déjà la Compagnie, sous Hastings et Cornwallis faisait avec les princes ces traités qu’on peut dire d’épuisement, où leur imposant telle charge énorme (qui les ruinait), on les obligeait d’emprunter à des taux usuraires ; enfin, pour s’acquitter, ils cédaient leurs plus riches provinces à la Compagnie. Le prince indien livrait la moitié, les trois quarts de son domaine. Mais demeurait-il au moins maître du reste ? Nullement.