On n’avait pas besoin d’exciter la désertion. Elle se faisait d’elle-même, et fut trop forte à la fin. En 1805, on ne savait plus que faire de tant de volontaires. L’armée anglaise était devenue un piège, un filet trop tentant, où tous eussent voulu être pris.


La grande difficulté était que, sans diminuer ce luxe séducteur, cet attrait de corruption, il fallait y mettre de l’ordre, établir dans cette vie de jouissances, une forte discipline militaire, tenir très ferme ce soldat corrompu. Notez que la plupart étaient des Irlandais, une race avec laquelle on est plus tenté de mollir.

L’inflexibilité nécessaire et plus qu’anglaise se trouva dans le jeune Wellington, né en Irlande, mais, dit-on, d’origine espagnole, sec comme ces hommes du Midi, vrais cailloux plus durs que le fer.

Il débuta par une défaite, ce qui l’encouragea ; telle était sa nature. Et avec cette résistance, chose contradictoire, il avait un instinct prompt pour la guerre, la chasse à l’homme. Dans ses premières lettres, on voit que, sans savoir encore les langues de l’Inde[107], il jugeait à merveille les choses du pays. Il fut de bonne heure le grand oiseau de proie, la funèbre et redoutable caricature que nous avons vue en 1815.

[107] Grant Duff, l’historien des Mahrattes, qui vit ses lettres de cette époque, en fait la remarque.

Si sévère de nature, il dut lui coûter fort de respecter ce système honteux qui était une séduction, un embauchage tacite par l’attrait de la corruption même. Mais aux moindres infractions à la discipline, son caractère se trouvait inflexible et inexorable. Si cette armée était comme une fête, une bacchanale, elle avait des intermèdes atroces, la potence et le fouet sanglant[108].

[108] Wellington a toujours maintenu les châtiments corporels. A ceux qui, d’après l’exemple de la France, voulaient les supprimer, il a dit à la chambre des lords : « On ne peut comparer. En France, l’armée est la fleur de la population, et en Angleterre le rebut. »

Cette corruption sévère, cette rigueur avec une telle connivence aux vices du soldat, exigeaient d’énormes dépenses. Et l’administration n’était guère moins dévorante que l’armée. La Compagnie mangeait, mais, pour se conserver son privilège, il fallait qu’elle fît manger aussi ses actionnaires de Londres de qui elle dépendait.

Ces trois bouches (compagnie, administration, armée), qui séchaient l’Inde à mort, avaient des faims terribles qui ne souffraient point le retard. Wellesley fut obligé de sortir des ménagements, des lenteurs de Cornwallis, il abrégea les formes, autorisa les zémindars, qui levaient l’impôt sur le paysan, à l’exproprier au moindre retard.