Il était temps pour les Anglais. Car ils n’avaient plus de vivres.

Wellesley, habilement magnanime, donna aux officiers de Tippoo plus qu’ils ne recevaient de lui. Il rendit Mysore, devenu un petit État, à un enfant issu de l’ancienne dynastie indoue. L’enfant avait trois ans. Par une bizarre hypocrisie, on lui donna un sérail, pour faire croire qu’on voulait que cette dynastie se perpétuât.

CHAPITRE IX
ADMINISTRATION CONQUÉRANTE, DÉVORANTE DES WELLESLEY. — DÉSESPOIR. — CULTE DE LA MORT.

Une chose étonne dans ce qui précède : comment l’armée anglaise, peu nombreuse en 92 sous Cornwallis, en 99 sous Wellesley, arrive-t-elle tout d’abord au bout de ses vivres. Cornwallis eût péri sans l’assistance des Mahrattes, et Wellesley fut obligé de brusquer l’attaque, n’ayant de vivres que pour huit jours.

C’est que nulle prévoyance ne suffisait pour nourrir des armées si mangeuses, où dix mille soldats traînaient avec eux cent mille bouches inutiles (on le voit parfaitement dans la campagne de Lake, en 1803)[106].

[106] Voy. Mill, Barchou de Penhoën, etc. Cette armée de dix mille hommes, sous Lake et Wellington, avait une suite de cent mille hommes ; plus, force éléphants et chameaux. Nombre de serviteurs pour dresser les tentes. — Chaque cheval, outre son cavalier, avait deux domestiques, l’un pour l’étriller, l’autre pour les fourrages. Ajoutez un bétail immense, et des bœufs de transport, de nombreux serviteurs pour porter les palanquins, les malades, etc. Les soldats recevaient, avec les rations de viande que donnaient des troupeaux, des rations d’arack. Les officiers avaient en outre des moutons, des chèvres pour leur usage particulier. — Un simple lieutenant avait dix domestiques, un capitaine vingt, un major trente, etc. Même les soldats avaient leurs suivants. Il fallait un porteur d’eau pour chaque tente, un cuisinier par tente de dix ou douze soldats.

Plus des femmes, marchands et inutiles (aventuriers qui cherchent et trouvent les grains cachés). Le camp était comme une ville. On y voyait de longues rues de boutiques dans tous les sens, avec marchands européens, indous, mongols. De riches restaurants qui étalent viandes, légumes, fruits rares ; — des boutiques de changeur ; de l’or en abondance, des draps fins, mousselines transparentes, étoffes brochées d’or, d’argent ; diamants, pierres précieuses. Des femmes vendant essences, guérissant par enchantement. — Groupes de danseuses ; d’autres disent la bonne aventure, chantent des chansons, pendant qu’un musicien joue d’un instrument d’airain. — Des jongleurs déploient leur dextérité. Les tentes militaires étaient établies sur un modèle uniforme ; les autres variées. A travers ces rues irrégulières, des troupes d’éléphants et de chameaux circulaient gravement avec leurs clochettes. On trouvait là une foule de costumes et de langues diverses : anglais, persan, indoustan, arabe et dialectes provinciaux.

Aux grandes pluies, cette foule ne trouvait pas d’abri, sauf parfois de vastes mausolées indiens. L’immense sépulture d’Acbar, avec ses cinq voûtes de marbre blanc et noir, ses terrasses et ses minarets, ses précieuses mosaïques reçut trois régiments de dragons. Les officiers logèrent dans les vingt chambres sépulcrales où les fondateurs des grandes familles reposaient autour de leur maître. Les tombes, si longtemps silencieuses, retentirent des banquets bruyants prolongés dans la nuit. Ces outrages des chrétiens, communs aux deux populations, indienne et musulmane, durent les rapprocher plus qu’au temps de Tippoo, et sans doute amener la coalition que nous avons vue en 1857.

Toute l’administration, civile et militaire, s’était depuis vingt ans montée de plus en plus sur un pied monstrueux. Et, de leur côté, plusieurs puissances indiennes, les Mahrattes, le Nizam, etc., payaient fort largement des troupes européennes. Les Indiens de l’armée anglaise, même les Irlandais, auraient pu chercher une discipline moins sévère, un commandement plus doux, s’ils n’eussent été retenus par une nourriture supérieure, une grande facilité d’amener beaucoup de serviteurs.

Une telle armée était un centre d’attraction, si séduisant, que souvent elle pouvait rendre la guerre inutile. Tippoo lutta jusqu’à la mort avec quelques serviteurs dévoués, mais fut abandonné du reste de ses troupes. Perron, général des Mahrattes, avait aussi cela à craindre. Ceux-ci, en effet, dès leurs défaites, passèrent joyeusement aux Anglais. Lorsqu’une armée, si bien nourrie, vêtue, servie ; lorsque cette image de bien-être et de luxe, de dissolution même, apparaissait ; certes l’armée opposée avait besoin d’une grande vertu pour résister et demeurer fidèle. C’est ce que comprirent Boignes, Perron. Voilà pourquoi ils quittèrent la partie.