Wellesley, porté au pouvoir par le parti de la guerre, n’était pas cependant impatient de la faire. La Compagnie ne la voulait pas, prévoyant qu’avec le système actuel de luxe et de dépense, l’armée serait terrible à nourrir. Mais le 18 juin 98[104], le comité secret des directeurs est averti (par Suez, Bombay) du passage de Bonaparte en Égypte.

[104] J. Salmon, A Review of the war with Tippoo, 1800, in-8o. C’est un recueil de pièces. Mais, comment le 18 juin put-on savoir cela ? Je ne le comprends pas.

Et quoique, peu après, la destruction de la flotte française à Aboukir pût le tranquilliser, les démarches inquiètes de Tippoo font persister Wellesley pour la guerre. Non seulement Tippoo tramait une ligue avec la France, la Perse, Constantinople, mais ce qui était bien plus grave et plus immédiat, il avait établi une correspondance avec Raymond[105], un Français qui avait formé un corps discipliné de seize mille Européens, chez le Nizam, prince indien, allié des Anglais. Raymond avait planté un arbre de liberté devant le palais de Nizam. Peut-être il aurait joint Tippoo et lui eût donné cette armée française. Tout à coup, Raymond meurt. Cette mort fut sans doute un miracle accordé aux prières du parti anglais. De plus le vieux Nizam qui refusait encore de licencier son corps européen, devient malade, et voit son fils impatient de succéder qui se fait Anglais. Le père, de désespoir en fait autant, licencie ses Français que les Anglais accueillent gracieusement et reportent en Europe.

[105] Voy. Salmon, Appendice B. Ce fait si curieux ne se trouve que là.

C’était un coup terrible pour Tippoo qui l’écrivit à M. Magalon, notre consul d’Égypte.

En même temps, d’après le conseil d’un horloger français, son favori, Tippoo envoyait demander secours aux Français de l’île Bourbon ; il n’eut que deux cents hommes.

Là on place la scène du club jacobin dont les Anglais ont tant parlé. Elle avait eu lieu plus tôt, le 5 mai 97. Un Rigaud, un corsaire français avait assemblé le club, planté l’arbre de liberté et le drapeau français que Tippoo salua en bon hôte, ami de la France.

Tippoo, non secouru par nous, n’en eut pas moins d’abord un avantage sur le jeune colonel Wellington. Mais la diplomatie vint encore au secours de la guerre. Les Anglais avaient une autre armée de huit mille hommes sur la côte de Malabar ; il fallait l’appeler, lui faire passer la chaîne des Gattes. Le passage était gardé par un petit sultan que Tippoo croyait sûr. Les Anglais lui persuadèrent de ne pas se perdre avec Tippoo ; il livra le passage, les deux armées anglaises réunies eurent dès lors la victoire assurée.

Ce fut le signal de la ruine. Tippoo, presque abandonné, se tourna vers les serviteurs qui lui restaient : « Nous voici à nos derniers retranchements… Que voulez-vous faire ? » Tous répondirent : « Mourir avec vous. »

On dit qu’à ce dernier moment, voyant déjà une trouée dans les murs de sa ville, il but, selon l’usage indien, dans une coupe de marbre noir, et invoqua les dieux de l’Inde, en même temps que Mahomet. En combattant, ses anciennes blessures se rouvrirent, et son cheval frappé tomba sur lui. Tous les siens lui firent un rempart de leur corps, le placèrent sur un palanquin. Il avait quatre grandes blessures et une à la tempe, mortelle. Il n’en blessa pas moins encore ceux qui furent assez hardis pour vouloir le prendre.