Il est intéressant de voir comme, au contraire, dans l’Inde brahmanique, le principal chef des Mahrattes, Sindiah, s’éleva par l’humilité. Chez ces tribus où tous les guerriers étaient en concurrence pour le pouvoir, on choisissait souvent un chef étranger à leur classe. C’est ce qui, pendant trente années, les avait fait obéir à une femme, une sainte de leur religion. Sindiah de même réussit, comme personne pacifique qui ne pouvait porter ombre aux guerriers. Il était de la caste des Vaisya (marchands), dont l’industrie a, dans les contrées voisines de Cachemire une grande influence. Il se faisait gloire de descendre d’un serviteur bien humble de la cour, dont la charge était de garder les pantoufles du Peishwaw (chef de religion des Mahrattes). Aux grandes audiences de ce chef, Sindiah se présentait toujours avec la paire de pantouffles, et insistait pour s’asseoir au-dessous de tous les chefs militaires. Cela lui réussit. Peu à peu tout l’ascendant fut à cet homme si humble qu’on jugeait le plus pacifique[103]. Les guerriers se groupant autour de celui qui semblait n’avoir nulle vue ambitieuse, il devint fort, et se trouva en face des Anglais, de Tippoo.
[103] Sur ce personnage et en général sur les Mahrattes, voy. l’histoire si curieuse et si instructive de M. Grant Duff.
La Compagnie anglaise, aux premiers temps s’était présentée (comme Sindiah d’abord), toute pacifique et mercantile. Et même dans sa grandeur, ses patentes ne portaient pas un autre titre que celui de marchands anglais. Beaucoup de dames étaient parmi ses actionnaires, et comme la puissance et la valeur des votes étaient proportionnées à la mise, ces dames pouvaient avoir très grande part au gouvernement. Aussi la Compagnie, la bonne dame, comme l’appelaient les Indiens, faisait la guerre, mais toujours malgré elle (disait-on).
Entre la bonne dame de Calcutta, et le fils de marchands Sindiah, entre ces deux hypocrisies s’agitait la puissance franchement militaire, Tippoo, qu’on appelait le tigre.
Tigre mutilé, qui regardait de tous côtés où trouver un jour pour s’élancer.
Les choses en étaient là lorsque Cornwallis fut appelé en Irlande, et qu’à la place de cet esprit modéré, pacifique, le parti de la guerre obtint pour vice-roi le violent Wellesley, avec son jeune frère, le morne et sévère Wellington.
Ces deux frères, de race irlandaise (et primitivement espagnole ?) avaient été élevés, comme Pitt, par un évêque, haut dignitaire de l’église anglicane, l’archevêque Cornwallis, frère du vice-roi des Indes. Un des frères Wellesley fut évêque aussi, et chapelain du roi.
Les Anglais-Irlandais, comme ceux-ci, sont plus aigres que les Anglais réels, avec quelque chose souvent de la violence du Midi. Wellesley charma Pitt, dit-on, par un discours acerbe contre la France et la Révolution. Donc, Pitt accorda Wellesley comme vice-roi, au parti qui voulait la guerre et la conquête de l’Inde.
C’était une nouvelle Angleterre qui venait tard et d’autant plus avide. Alléchés par les gros traitements qu’avait institués Cornwallis, elle avait hâte d’étendre ce système à de nouveaux pays, d’exploiter ce Pactole immense qu’allaient offrir des emplois de toute sorte, militaire, judiciaire, ecclésiastique. L’église indienne qui relève de Cantorbéry est la plus riche du monde.