J’en trouve un exemple touchant, lorsque, dans la guerre d’Italie, les Grecs s’adressèrent à Bonaparte. Les descendants de Sparte, les Maïnotes, voisins, souvent victimes du tigre Ali pacha, viennent un jour trouver le général français. Ils ne savaient pas notre langue, ni lui la leur. N’importe ! Par une inspiration touchante, ils tirèrent de leur sein un livre, l’Odyssée, et le mirent sur la table entre eux et lui. Nul besoin de discours. La Bible de l’Europe, Homère, suffit à rappeler ce que la Grèce fut pour nous, la nourrice, la mère de notre civilisation, et le juste retour que nous devons à ses bienfaits.


Le tout petit palais du Luxembourg, et ceux qui gouvernaient avec si peu de faste, eurent à ce moment une vraie grandeur. Le monde entier venait au Directoire, priait la France et lui tendait les bras.

La république de Mulhouse se présenta la première, apportant son drapeau sur les gigantesques épaules de Z… le plus bel homme du Rhin, voulant être française à notre frontière même, acceptant les dangers d’être notre avant-garde.

Genève vint ensuite, la vraie Genève, quitte de ses aristocrates et de ses faux Anglais, l’hospitalière Genève à qui nous devons tant, et qui, tout dernièrement sans les torts de Versailles, eût été pour nous, ce que la nature l’avait faite, une valvule du cœur de la France, où parfois a battu sa plus chaude pensée.

Genève avec son lac et le pays de Vaud, l’abri de la France protestante contre Louis XIV, de la philosophie, de Voltaire et Rousseau contre Louis XV, est pour nous autant que la patrie. Qui n’y a, en tout temps, fortement respiré, et repris là son cœur des agitations de la France ?

Que je les ai gagnés, ces courts repos, ces rajeunissements que nous puisons aux Alpes, moi qui ai si souvent répété, célébré ce qu’on doit à la Suisse ! L’époque de la Réformation, celle de la Révocation, m’en fournissaient l’occasion, mais non moins le changement si grave qui s’est fait en Europe par Rousseau et Pestalozzi. La Suisse, bien avant l’Allemagne, a ouvert la carrière au plus fécond des arts, l’art de former, d’élever l’homme.

Et pour combien la Suisse fut-elle dans la Révolution française, qui le dira ? Moins encore par les livres, que par les hommes et par leurs dévouements. Dans ma Révolution, j’ai montré au 14 juillet la ferme assiette de nos régiments suisses (de la Suisse française) qui, malgré Besenval, nous assistèrent de leur abstention, ne bougèrent des Champs-Élysées, nous laissèrent prendre la Bastille.

Mais le point où j’ai le plus insisté, celui dont je parlerais encore volontiers, si cet abrégé me le permettait, c’est l’affaire du régiment de Châteauvieux[111]. J’y ai mis bien des pages, un temps considérable, sans me lasser, et j’ai, à la longue, éclairci ce fait terrible, enténébré par tous les historiens.

[111] Voir Histoire de la Révolution, t. II, livre IV, chap. IV.