Un dernier mot de souvenir.

C’était le moment où M. de la Fayette, dupe alors, comme toujours, entouré de femmes sensibles, et voulant relever le roi Louis XVI (qui déjà pactisait avec l’ennemi), c’est l’époque, dis-je, où la Fayette, par une entente aveugle avec Bouillé le traître, permit qu’on frappât un grand coup pour relever le trône. Ce coup tomba sur Nancy. Les soldats de ce régiment (Vaudois, Neufchâtelois), reprochaient à leurs officiers, seigneurs peu scrupuleux, fort légers, et fort durs, de ne pas bien compter, de faire toujours des erreurs sur leur solde, puis de lancer des maîtres d’armes qui les défiaient, les blessaient à coup sûr. Là-dessus, on les arrête ; les officiers sont juges ; les soldats la plupart pendus, écartelés, fournissent encore quarante galériens qui rameront au bagne de Brest. Cette sentence atroce, appuyée par le Roi, ne l’est nullement de la France.

Sur le passage de ces pauvres gens, la France se lève ; il n’y a pas de plus grande scène, ni plus touchante.

Oh ! quel cœur nous avions alors !… ici les larmes viennent. Dieu ! que nous sommes froids maintenant ! Une période glaciaire semble avoir commencé. Qui aujourd’hui montrerait ces sentiments si jeunes ? Hélas France, qu’es-tu devenue ?

On ne peut les garder à Brest. La ville, le port, ont senti une commotion électrique. On les ramène, on leur ôte la casaque rouge. Et sur toute la route, spectacle surprenant, chacun quitte sa veste, son habit pour les revêtir. Les voici qui arrivent en triomphe à Paris ; la Liberté précède sur un char en proue de galère. Les chaînes brisées sont portées par nos femmes et nos filles, en blanche robe, qui sans hésitation, touchent le fer rouillé des galères, purifié par leurs mains.

Grands souvenirs que tant de menteurs ont tâché de défigurer. Moi seul, par un examen sérieux, je les ai renouvelés, éclaircis. Et c’est comme une pierre d’alliance qui restera toujours entre les deux pays.


Je suis lié avec beaucoup de Suisses, fort distingués, qui, par attachement au passé, un passé qui a eu sa gloire, ont une religion invincible de leur histoire antique. Certes, je l’ai aussi. Si j’avais été riche, j’aurais relevé le monument que Raynal (à la croix du lac de Lucerne) éleva à Guillaume Tell.

D’autant plus je sais bon gré à MM. Monnard et Vulliemin, d’avoir, dans leur savante histoire, avoué sans détour la corruption politique qui régnait dans tant de cantons. Ces charges de magistratures, de juges, vendues et revendues comme des biens patrimoniaux, ce trafic offrait un spectacle hideux. Il est étrange que ce soient justement ces cantons où madame de Staël et autres déclamateurs ont placé leurs tableaux d’une idylle héroïque, toujours pure depuis Guillaume Tell.

La petitesse du pays, qui permettait de tout voir de près dans un délai précis et personnel, ce trafic rendait plus choquant encore. Beaucoup de Suisses, à toute époque, non sans péril, avaient réclamé là-dessus.