La tyrannie des villes sur les campagnes, par exemple de Zurich sur le pays environnant, n’était guère moins odieuse. J’ai dit ailleurs[112] le courage impuissant avec lequel Pestalozzi osa, dans sa jeunesse, embrasser et défendre la cause des paysans de Zurich.
[112] Voy. Nos Fils, 1869.
Mais nulle part la souveraineté de l’aristocratie n’était plus choquante que dans celle de Berne sur le pays de Vaud ; là, l’inégalité apparaissait entre des populations égales en tous sens, entre des hommes égaux d’éducation, souvent de position sociale. En quoi les Benjamin Constant, les Laharpe, etc., étaient-ils inférieurs aux Haller de Berne ?
L’ensemble, si varié, et si discordant de la Suisse, avec tant d’injustices séculaires, explique parfaitement la passion des Suisses pour l’émigration et même pour les hontes du service étranger. Mais cette triste existence de mercenaires, qui, de Naples ou Versailles, les renvoyait chez eux si corrompus, brouillait à jamais en eux les vrais éléments indigènes. Les Besenval, tristes copistes, dans leur fausse légèreté, ne trouvaient pas la grâce. Par ces mélanges d’éléments discordants, plusieurs devenaient idiots, comme un capitaine revenu de Naples, que je vis en 1858 à Seeburg près Lucerne.
La diversité si confuse des cantons pouvait-elle être ramenée à l’harmonie sans détruire en même temps beaucoup de choses vitales en ce pays ? Je ne le pense pas. Mais l’esprit du temps, essentiellement unificateur et centralisateur, disposait à le croire. Sauf quelques hommes vraiment originaux, comme Lavater et Pestalozzi, tous, pour ce grand changement, cherchaient leurs modèles à l’étranger. Les Genevois, justement irrités contre la France de Louis XV et Louis XVI, admiraient d’autant plus l’Angleterre (tels furent tous les amis, disciples, secrétaires de Mirabeau) sans voir combien les institutions anglaises sont spéciales. D’autres, comme les frères vaudois Laharpe, ne voyaient que la France, enviaient sa majestueuse unité, ne sentaient pas assez que cette unité, naturelle chez nous et qui date de loin, ne pouvait être brusquement imposée à la grande diversité suisse. Le Directoire pencha trop exclusivement pour ceux-ci. La haute faveur surtout que Berne, Bâle, Genève, montraient à nos ennemis, Anglais et émigrés, l’indisposait. Sauf la Réveillère, ex-girondin, toujours fédéraliste, les directeurs furent pour le gouvernement unitaire de la Suisse, et en même temps mirent la main sur Genève, dont on fit un département.
Acte injustifiable, certes, si à ce moment même on n’eût vu venir une nouvelle coalition qui pour premier poste aurait pris Genève. Par le grand débouché du Rhône sur notre frontière, Genève semble une porte de la France.
Nous ne raconterons pas ces événements ni l’enlèvement du petit trésor de Berne, que Bonaparte prit pour l’Égypte. En revanche, le Directoire montra sa confiance à la nouvelle Berne, régénérée, en lui rendant son magnifique parc d’artillerie. Ce gouvernement des Laharpe, des Stapfer, unificateurs de la Suisse, ne fut pas populaire, et on lui a gardé rancune, même de ses bienfaits. On a trop oublié qu’il aida à repousser de la Suisse, de l’Europe, l’invasion des Russes, alors si rudes et si barbares avec leur barbare Suvarow. On a trop oublié aussi que ce gouvernement fut le protecteur, le premier promoteur, à Stanz, à Berne, des écoles de Pestalozzi, qui, plus tard, d’Yverdon, débordèrent, fécondèrent le monde de leur vivant esprit.
La Hollande, non moins diverse de races et d’éléments que la Suisse, provoquait les mêmes questions. La majorité était-elle pour l’incohérence et la diversité antique, ou pour l’unification moderne qui se produisit alors sous la forme de la république batave ? C’était un grand problème et nullement de ceux où le nombre seul fait le droit.
Dans tous les temps, ce pays mixte a offert les deux partis, de la mer, de la terre, peut-être également nombreux. Mais il y a cette grande différence : le premier a fait la gloire du pays, c’est celui de la république, alors maîtresse des mers ; le second parti, celui du stathouder, est celui de la décadence, et c’est par lui que la Hollande ne va plus qu’à la remorque de l’Angleterre, comme une chaloupe derrière un vaisseau.
Moi, je décide ici, comme dans le procès des deux mères devant Salomon. Il faut d’abord que l’enfant vive. Or ce n’était pas vivre pour la Hollande, que d’être une province anglaise, labourant, sillonnant la terre, au lieu de sillonner la mer, son élément.