Dans un admirable tableau de Van der Helst qui est à Amsterdam, on voit merveilleusement la question. C’est un repas municipal où figurent les deux partis. Rien de plus saisissant. Ceux qui donnent le repas, les bons gros marins, à cheveux noirs, figures réjouies, et fortes mains calleuses, offrent avec bonhomie cette franche main aux cavaliers, hommes plus fins, à cheveux blonds, qui viennent sous la jaune livrée de la maison d’Orange. Ceux-ci osent à peine s’asseoir, se sentant là trop déplacés. On a envie de crier à ces noirs, à ces figures ouvertes et franches de marins : « Défiez-vous de ces fins cavaliers et de ces blanches mains !… Ils ne montrent que leurs rapières. Mais qui sait si, dessous, ils n’ont pas de stylet ? »

En effet, ces beaux gentilshommes, la veille de notre révolution, trahissaient deux fois la Hollande, en appelant l’Anglais d’un côté, la Prusse de l’autre[113].

[113] J’ajourne le triomphe de Nelson à Naples, les honteuses fêtes et les tragédies qui suivirent. J’ajourne les courses conquérantes de Championnet en Italie, puis la mort de Joubert, — Joubert vengé par Masséna dans sa grande bataille de Zurich et sa victoire sur Suvarow. Bataille immense qui fut gagnée sur un théâtre de cinquante lieues de long. Ces objets si importants me détourneraient trop de l’intrigue intérieure, mon sujet principal, jusqu’ici si peu éclairci.

CHAPITRE II
PIÉMONT. — DE MAISTRE. — MANIFESTE SANGLANT DE LA CONTRE-RÉVOLUTION.

La débonnaireté de Carnot et l’astuce de Bonaparte avaient, comme on a vu, sauvé Turin, le vrai centre des émigrés. Par cette première faute l’Italie fut manquée. Il fallut Fructidor et la grande explosion qu’il amena en Europe pour donner une nouvelle impulsion, surtout pour arracher de sa base immobile le Piémont, le vrai roi de la contre-révolution.

La Sodome de Rome n’était que pourriture. Et la sanglante bacchanale de Naples, avec sa barbarie lubrique, n’en laissait pas moins soupçonner une autre Naples. Mais à voir la face morne de Turin, qui eût cru qu’il y eût rien autre que la mort en dessous.

C’était le centre de l’émigration, beaucoup plus que Vérone et la cour bavarde du prétendant. Il y avait là une vraie passion, toujours vivante, inextinguible, celle de madame Adélaïde. Ici, c’était tout autre chose que la frivole Marie-Antoinette et la débridée Caroline. Il y avait un vrai démon. La Polonaise incestueuse, qui, pendant dix années, eut cette étrange royauté, n’y renonça jamais, attendit la mort d’Antoinette et n’y vit qu’une délivrance. Personne, par ses libelles et sa haine toujours éveillée, n’y contribua davantage. Le temps ne faisait rien sur celle terrible femme. A soixante et soixante-dix ans, elle était jeune de haine.

Elle avait trouvé à Turin des âmes dignes d’elle. Le bigotisme militaire, durci de siècle en siècle, les avait trempées pour le crime. Les persécutions toujours renouvelées des innocents Vaudois des Alpes leur inoculaient dans le sang un génie de bourreaux. De pieuses dames surtout poussaient leurs maris, leurs amants, à cette bonne œuvre de laver du sang hérétique les péchés de libertinage.

Et ces fureurs barbares du versant italien se retrouvaient au nord des Alpes, au versant savoyard. La Savoie, peuple ardent sous un climat glacé, au seizième siècle, dans les douces missions de saint François de Sales, s’était massacrée elle-même. Au dix-huitième siècle, les victimes manquaient, ayant passé à Genève, à Lausanne. Mais les fureurs ne manquaient pas. Voltaire, avec finesse, avait vu et prédit, que les derniers barbares dans ce siècle de tolérance se trouveraient dans les magistrats. C’est une maladie en effet chez ceux qui, de père en fils, ont l’habitude de juger, condamner, disposer de la vie humaine, c’est une maladie d’éprouver le besoin de toujours exercer cette terrible fonction. Et je ne parle pas du plaisir sanguinaire qu’y pouvaient prendre certains hommes, mais plutôt de l’orgueil d’exercer une si haute autorité.

Après le pouvoir de Dieu, qui est créer, le pouvoir le plus haut, sans doute, est de tuer. Voilà pourquoi il devient nécessaire à ceux qui légalement l’ont eu une fois.