Il se retira, nu et pauvre, en refusant les sommes qu’en cas de retraite, on devait donner aux Directeurs.
Des nouveaux directeurs, un seul, Roger-Ducos, était dans les intrigues des frères de Bonaparte et fut l’un des principaux machinateurs de l’usurpation.
Les autres, Gohier, Moulins, étaient des hommes nuls, mais assez estimés, et qui avaient un bon renom de patriotes. Au reste, la faction, dans l’absence de Bonaparte, et loin encore de pouvoir réaliser rien, devait à tout prix garder une apparence double, et devant les armées, devant cette jeune conscription qui s’élançait, se montrer révolutionnaire.
Ce fut une grande surprise, et qui charma les exaltés, qu’on fît ministre de l’intérieur un des membres de l’ancien Comité de salut public, le sage Lindet. Plus administrateur que politique, il ne pouvait gêner les secrètes machinations. Le ministère de la guerre fut donné fort utilement à Bernadotte, qui le réforma à merveille. Les jacobins croyaient Bernadotte pour eux, quoiqu’il eût épousé une Clary et se trouvât ainsi beau-frère de Joseph Bonaparte. Ce grand chasseur de la fortune la poursuivait par deux voies à la fois, parent, ami, et souvent ennemi de Napoléon, qui a fait sa grandeur tout en le haïssant, par moments lui tendant des pièges.
Ce qui trompa le mieux, donna le change, c’est que, dans la grande affaire où était le salut pour tous, le nouveau Directoire ne prit pas le mot d’ordre de la belle société, des salons rétrogrades, mais choisit l’homme qu’ils repoussaient le plus.
L’enthousiasme des aristocrates exaltait le Russe Suvarow, vainqueur des Polonais, des Turcs et de nos armées d’Italie[115], et on ne portait à Paris que les bottes à la Suvarow, qu’avait mises à la mode le hardi bottier Sakouski. Contre ces fanatiques Russes, si braves et si barbares, nos conscrits de vingt ans pourraient-ils bien tenir ? La chose était douteuse. Le Directoire, quel qu’il fût, ici était obligé de marcher droit, de prendre le général qui, plus que personne, avait fait les prodigieux succès de Bonaparte, de prendre Masséna.
[115] Voir pour les détails de cette victoire, le tome III du XIXe Siècle.
Ce choix extrêmement odieux à la haute société, qui avait fait nommer Bonaparte en 96, était d’autant plus surprenant en 99, que le même gouvernement venait, par le coup d’État de Prairial, de chasser l’intime ami de Masséna, la Réveillère-Lepeaux, qui resta son ami jusqu’à la mort[116].
[116] Noble amitié, pour le dire en passant, et qui lave suffisamment le grand capitaine des imputations que les bonapartistes ont artificieusement portées contre lui, employant à ces calomnies des hommes estimés, censeurs aveugles qu’on trompait.