Le Directoire, apprenant ce malheur, causé surtout par la négligence de Bonaparte, qui n’approvisionnait pas la flotte, ne l’accusa pas en séance publique, mais assembla le Corps législatif dans la Bibliothèque. Là eut lieu une vive contestation entre les frères de Bonaparte et ses adversaires (certainement la Réveillère-Lepeaux)[114].
[114] Le roi Joseph, dans ses Mémoires, nous a donné cette anecdote, t. I.
Les frères virent désormais dans celui-ci leur principal obstacle, et commencèrent contre lui une guerre singulière. Ils se plaignaient des dépenses du Directoire, ils accusaient surtout le plus économe, le plus sévère des Directeurs, celui qui ne dépensait rien.
Avec deux mots, déficit et octroi, plus d’impôt sur les choses nécessaires à la vie du pauvre, — on commença une guerre terrible contre les Directeurs, surtout contre la Réveillère, la vraie colonne, la pierre de l’angle du Directoire. Lui tombé, on le savait bien, tout était abattu.
Sa figure magnifique (voy. au Cabinet des Estampes) en donne une grande idée. Et ses épaules un peu voûtées ne font qu’exagérer l’impression d’indomptable résistance qu’exprime cette figure. — Lui seul était la Loi.
La Réveillère n’avait qu’un tort, d’exiger qu’un moment si trouble fût conduit par l’ordre rigoureux de la paix, et de vouloir soumettre les généraux aux commissaires civils. — On destitue Championnet, le conquérant de Naples, aimé de l’Italie, malgré les contributions qu’il était obligé de demander aux Italiens.
La situation ne permettait guère cette rigoureuse austérité. — Nos généraux, dans de telles circonstances, devaient avoir quelque latitude, ne pas être gênés par les agents civils.
Derrière cette idée fort juste, beaucoup d’intrigues se cachaient. Les bonapartistes hardiment, sous le masque patriotique, étaient prêts à se porter à de grandes violences. Barras flottait, et, trop heureux de rester au pouvoir, s’était mis du côté des violents.
Ici s’ouvrit une scène mémorable. Cet étourdi Barras, oubliant le ferme courage de celui à qui il parlait, osa dire à la Réveillère : « Eh bien, c’est fait ! les sabres sont tirés ! » et par là s’attira cette foudroyante réponse : « Misérable ! que parles-tu de sabres ? Il n’y a ici que des couteaux, et ils sont dirigés contre des hommes irréprochables que vous voulez égorger ! »
Il résista tout le jour, ne céda que le soir, réfléchissant sans doute qu’un massacre dans Paris encouragerait nos ennemis, refroidirait l’élan des nôtres. Donc il céda au parti militaire, quoiqu’il vît bien l’intrigue qui s’y mêlait, et qui en profiterait. — Il dit : « Je cède. Mais la république est perdue ! »