A l’autre bout de Paris, chez Joséphine, dans un petit salon de la rue Chantereine, aux dernières heures de la soirée, on laissait partir les dissidents, surtout les frères de Bonaparte bavards, peu bienveillants pour la maîtresse de la maison qu’ils jalousaient. Vers minuit, il ne restait guère que les gens les plus sûrs, surtout des royalistes émigrés de Londres, à qui on pouvait tout dire. Je crois entendre parler la créole expansive à cette heure. Ses sentiments étaient ceux de la réaction depuis l’échec de Fructidor. L’espoir des royalistes commençait à se porter sur Bonaparte qui ne manquait aucune occasion de leur donner des assurances secrètes. En son absence, Joséphine et ses plus intimes faisaient mesurer la distance où l’on était de l’année précédente, du moment où Bonaparte avait quitté la France, et l’énorme pas que, par la guerre, avait fait le parti jacobin. Un million d’hommes allait se lever, ne sentait-on pas la terre trembler ? Par sa nouvelle loi de conscription, la France devenait un terrible foyer de guerre.

Il fallait, non pas le roi seulement, mais sous lui une main ferme qui assistée des amis, des Anglais, permît au roi de contenir tous ces éléments dangereux.

« Ah ! pourquoi Bonaparte n’est-il pas ici, soupirait Joséphine. C’est à lui seul que je me fierais, contre l’Europe et surtout contre ces généraux jacobins qui, bien loin de contenir l’incendie, vont le répandre, Augereau m’effraye par ses liaisons avec les faubourgs. Et ce rusé Bernadotte, quoique parent et ami n’en est pas moins disposé à jouer à Bonaparte le plus mauvais tour. Bernadotte est peut-être le plus dangereux.

« Le Directoire craint que Bonaparte ne soit trop fort. Moi je crains qu’il ne soit trop faible, une fois tombé dans ce guêpier de généraux. Qui sait si on ne lui prépare pas son rival heureux Masséna, dans le cas où Masséna serait vainqueur des Russes ? Mais Bonaparte reviendra-t-il jamais ! Si j’étais le roi d’Angleterre, je n’écouterais pas ce fou de Nelson qui veut empêcher son retour. Revenu ici, il prêterait au roi, et aux Anglais son épée victorieuse. Lui seul est capable d’écarter, de subordonner ces dangereux rivaux, opposer des digues à cet océan de feu qu’en appelle la Révolution[117]. »

[117] Ces paroles prêtées à madame Bonaparte ne sont nullement fictives. Madame de Rémusat dit, dans ses Mémoires, que Joséphine était « expansive et même souvent un peu indiscrète dans ses confidences. Et que, pour se tirer d’affaire pendant la campagne d’Égypte, elle se compromettait par d’imprudentes relations. » Bonaparte à son retour l’obligea de rompre avec la société du Directoire, mais non avec le parti de la réaction. Au contraire, lorsqu’il fut devenu consul « il profita des qualités douces et gracieuses de sa femme pour attirer à sa cour ceux que sa rudesse naturelle aurait effarouchés ; il lui laissa le soin du retour des émigrés. Presque toutes les radiations passaient par les mains de madame Bonaparte. »

M. Michelet par son génie d’intuition semble avoir été témoin et auditeur autant que madame de Rémusat. La concordance des deux récits est frappante.

A. M.

CHAPITRE V
COMMENT BONAPARTE OBTINT DE SORTIR D’ÉGYPTE.

C’est en 1839 seulement que ce mystère a été révélé à l’Europe par un livre arabe que peu de gens ont lu, quoique traduit par M. Desgranges, professeur au Collège de France.