Jusque-là, ni les Français ni les Anglais n’ont voulu ébruiter ce secret, les premiers par amour-propre national, les seconds de peur qu’on ne prît pour une trahison de leurs ministres et de leurs amiraux, ce qui ne fut qu’une combinaison politique, astucieuse, mais malheureuse en résultat pour l’Angleterre et pour la France.

Le narrateur mérite la plus grande confiance. C’est un homme simple, honnête, qui avait le plus grand intérêt à savoir et être bien informé, de plus, partisan de Bonaparte et des Français, près desquels il résida trois années. Il s’appelait Nakoula ; c’était un Syrien que le chef des Druses tenait près de nos généraux pour être informé de tous les actes de ceux dont il espérait la délivrance de son pays. Le départ de Bonaparte fut un événement terrible pour les Syriens, et celui de tous dont ils tinrent certainement à savoir le détail.

Bonaparte, d’abord, craignant de ne pouvoir sortir d’Égypte, avait fait au Caire, devant les Ulémas, un discours violent contre le Christianisme, disant : « qu’après avoir renié et détruit cette religion, il était bien loin d’embrasser de nouveau la foi chrétienne[118]. »

[118] Nakoula, quoique chrétien, rapporte ceci sans réflexion, p. 50.

Mais peu après, Bonaparte, sans doute averti des événements de la France par les petites barques grecques qui, en tout temps, parcourent la Méditerranée, conçut un autre plan, espéra son retour[119].

[119] Bonaparte dit, lui-même : « Je reçus des lettres de France ; je vis qu’il n’y avait pas un instant à perdre. » (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 274).

« A peine arrivé à Alexandrie, il se disposa à partir ; on prépara trois bâtiments sur lesquels il fit porter, pendant la nuit, des coffres remplis de pierres précieuses, d’armes magnifiques, de marchandises, d’étoffes et d’objets qu’il avait gagnés dans la guerre. Il avait aussi avec lui de jeunes Mamelucks attachés à son service, et qu’il avait richement habillés.

« Ces préparatifs terminés, il donna un grand dîner au général Smith, général en chef des Anglais. Ce dernier, à l’époque où les Français avaient levé le siège de Saint-Jean d’Acre, était venu avec des vaisseaux devant Alexandrie. Il est d’usage parmi les Européens, lorsqu’ils ne sont point en position de se livrer des combats, de se voir réciproquement, quoique d’ailleurs ils soient en guerre. Bonaparte témoigna donc au général Smith toutes sortes de prévenances, et lui fit des cadeaux de prix. Il lui demanda ensuite, et obtint la permission d’expédier trois petits bâtiments en France. Le général Smith étant retourné la nuit même sur ses vaisseaux, Bonaparte s’embarqua avec sa suite et sortit du canal par un vent violent. Deux jours après, le général Smith apprit son départ. Cette nouvelle lui fit une grande impression ; il mit sur-le-champ à la voile pour le poursuivre ; mais il ne put en apprendre aucune nouvelle. Bonaparte saisissant l’occasion, s’était envolé, comme un oiseau de sa cage[120]. »

[120] Nakoula, trad. par Desgranges, p. 150.

Selon un auteur Anglais[121], Sidney Smith, pour s’éloigner et ne point garder Bonaparte, prit le prétexte d’aller chercher en Chypre son approvisionnement d’eau douce.