[121] Que suit Mario Proth dans sa piquante histoire qui, quoique satirique, est souvent très exacte.
Il était généreux, et un peu romanesque. Justement parce qu’il avait à se plaindre de Bonaparte, qui naguère avait, avec insulte, dédaigné son défi, il put avoir la tentation d’être magnanime. Cependant, il est difficile de croire qu’il eût fait un tel acte qui pouvait être accusé de trahison, sans être approuvé de son gouvernement.
Il est certain que les Anglais étaient fort indécis et divisés. Tandis que les uns croyaient, comme Nelson, qu’il fallait le prendre, le garder à tout prix, d’autres croyaient, d’après les royalistes de France, qu’il ne pouvait revenir que pour rétablir les Bourbons. Mais ce qui domina certainement, ce fut la crainte que Malte et l’Égypte ne restassent à la France.
Bonaparte mit quarante-cinq jours pour faire cette petite traversée, et dit, pour expliquer ce retard, qu’il avait pris le plus long, par les côtes d’Afrique. Mais on peut croire aussi qu’il attendit le laisser-passer. Si les Anglais l’accordèrent à la longue, c’est qu’ils y avaient intérêt pour empêcher nos républicains de prévaloir décidément sur les royalistes. Le général du parti révolutionnaire, Masséna, qui, depuis un mois, avait gagné la grande bataille de Zurich, vaincu les Russes[122], n’avait qu’à revenir (même seul) pour donner l’ascendant à son parti. Et dès lors toute la France était jacobine, et Jourdan, Augereau, même Bernadotte eussent été avec lui. — C’étaient eux probablement qui, abusant de la simplicité héroïque de Masséna, l’avaient détourné de venir sur-le-champ, et de paraître à Paris avec l’éclat de sa victoire.
[122] Voir le t. III du XIXe Siècle.
Dans cette situation menaçante pour les Anglais et la Coalition vaincue, ils pouvaient croire habile d’accorder le retour à ce favori de l’opinion, Bonaparte, qui, écartant Masséna et tous les généraux, donnerait dans Paris et en France la victoire au parti des honnêtes gens et des royalistes. Il est assez probable que Joséphine, si bonne royaliste, ainsi que je l’ai dit, l’avait fait espérer.
Après avoir relâché à Ajaccio, enfin il aborda à Fréjus (8 octobre 99). En France, il trouva la partie plus belle qu’il n’avait espéré lui-même. Cette surprise subite, l’adresse ou la magie qui l’avaient fait passer invisible à travers les flottes anglaises, sa conquête d’Égypte, sa victoire supposée de Syrie, qu’il affirmait dans ses bulletins ; tout cela porta l’enthousiasme jusqu’au délire.
Ce peuple, sauvé par la défaite des Russes, appelait, implorait Bonaparte comme sauveur, et ne voulait devoir son salut qu’à lui. C’est le grand thaumaturge qui va guérir d’un mot les plaies de la patrie[123].
[123] « Le Directoire frémit de mon retour ; je m’observais beaucoup ; c’est une des époques de ma vie où j’ai été le plus habile. Je voyais Sieyès et lui promettais l’exécution de sa verbeuse constitution ; je recevais les chefs des jacobins, les agents des Bourbons ; je ne refusais de conseils à personne, mais je n’en donnais que dans l’intérêt de mes plans. Je me cachais au peuple parce que je savais que lorsqu’il en serait temps la curiosité de me voir le précipiterait sur mes pas. Chacun s’enferrait dans mes lacs », etc. (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 275.)