Bonaparte, en se retirant précipitamment de Saint-Jean d’Acre, avait adressé à sa petite armée, mutilée et malade, une fort belle proclamation qui la releva :

« Nous avons attaqué en vain l’Orient, nous partons pour défendre la France contre l’Occident, etc. »

Ce noble discours, qui ravit les soldats, était celui de la situation. Le nouveau Directoire semblait arrivé au dernier degré d’impuissance. Personne ne soupçonnait les résultats grandioses et terribles de la conscription. Des armées, non payées, peu nourries, composées en partie de jeunes soldats, frappèrent deux coups épouvantables sur deux armées très aguerries. D’une part, Brune, sur les Anglais et le duc d’York, sur ces troupes si bien armées et si fermes, qu’on citait pour modèles, avait reconquis la Hollande, tant convoitée par eux, qu’ils estimaient déjà comme leur plus précieuse province, comme Kent ou Essex. Ce n’est pas tout, il les réduisit à cette extrémité de ne pouvoir échapper que par une capitulation. Terrible mortification, et la plus forte qu’aient eue les Anglais depuis un siècle.

D’autre part, Masséna, profitant à Zurich de ce que l’Autriche avait séparé ses troupes, et porté l’archiduc au nord, plus à la portée des Anglais, Masséna, dis-je, avait pris, divisé encore les Autrichiens, les Russes, et en avait fait un grand massacre. Ces barbares fanatiques, très braves et qui avaient vaincu les nôtres en Italie, il les réduisit à chercher des passages inaccessibles, à passer par un trou d’aiguille, je veux dire par un défilé si étroit, qu’un homme seul pouvait y passer à la fois. Les canons, la cavalerie, restèrent là, et presque toute l’infanterie, pour combler de cadavres les profondes vallées des Alpes.

Ces prodigieux événements qui eurent lieu en septembre, ne pouvaient être prévus le 20 mars, jour où Bonaparte, levant le siège d’Acre, fit sa belle proclamation, où il promettait aux soldats de les mener aux guerres de France.

Mais ce qu’il savait, c’est que la mer et les flottes qui avaient si bien gardé Acre, empêcheraient le retour de l’armée. Donc il trompait celle-ci. Il ne trompait pas moins Paris, à qui il annonçait qu’il n’avait quitté Acre qu’après n’y avoir pas laissé pierre sur pierre.

CHAPITRE VI
LE CABINET DE LONDRES AU MOMENT DU RETOUR D’ÉGYPTE.

Les Anglais sont crus et se croient obstinés. Mille faits prouvent pourtant qu’ils ont des changements rapides en sens divers, comme les flots furieux qui se battent au détroit.

On ne me croirait pas sur les brusques mutations qui se firent de 97 à 1801, si je ne tirais tous les faits d’un livre fort sérieux, de grande autorité[124], fondé uniquement sur les correspondances et documents divers, émanés des hommes politiques de ce temps-là (Pitt, Fox, Grenville, Eldon, Malmesbury, etc.). L’auteur, qui fut ministre lui-même et chancelier de l’Échiquier, a copié ces documents avec l’intelligence de l’esprit où ils furent écrits.

[124] Cornewall Lewis, Histoire gouvernementale de l’Angleterre.