Il aurait dû garder cette belle éloquence pour le conseil des Cinq Cents, où était la vraie bataille. On lui avait représenté les choses comme si faciles qu’il croyait que ceux-ci céderaient à la seule vue des troupes. Il se présenta à eux suivi de ses grenadiers, qui marchaient sur trois de front (dit toujours M. Collot). La saison était déjà froide (10 novembre), et on avait allumé les poêles dans la grande salle (l’Orangerie) ; on avait mis devant la porte pour servir de vestibule un tambour en tapisseries. Les curieux qui y étaient se pressèrent pour laisser passer Bonaparte ; mais ses soldats ne purent le suivre. Quand il vit qu’il n’était accompagné que de deux ou trois de ses grenadiers, il recula, sortit.

« Si un seul représentant, ajoute M. Collot, avait saisi Bonaparte, son parti n’était pas assez fort pour le sauver. Et si, l’instant d’après, on avait présenté sa tête sanglante au balcon, en le nommant traître à la patrie, les soldats n’en auraient demandé, ni tiré vengeance. Mais on perdit une demi-heure en clameurs, en injures. »

Deux hommes bien sincères, Daunou et Dupont (de l’Eure), m’ont dit qu’on ne vit jamais un homme si pâle, si troublé, balbutiant, ne pouvant parler. Interrogé sur le complot qu’on avait annoncé et placardé à grand bruit, il ne sut que dire, sinon que Barras et Moulins lui avaient fait des propositions de renverser le gouvernement. Rien n’avançait. On profita d’une poussée où plusieurs représentants descendaient des gradins, l’accablaient de reproches et où ses grenadiers vinrent l’entourer, pour leur faire croire qu’on avait voulu le poignarder. L’un d’eux, comme son sauveur, fut récompensé le lendemain.

Lucien se montra grand acteur. Il déposa sa toge, sortit échevelé devant les grenadiers, dit à ces braves gens : « Croiriez-vous bien qu’ils veulent que je tue mon frère, que je le déclare hors la loi ? » Cela parut monstrueux à ces hommes simples…

Pour terminer enfin une comédie ridicule qui menaçait de mal tourner, Lucien entraîna son frère, et tous deux montèrent à cheval. Cependant Bonaparte ne se rassurait pas et ne résolvait rien, craignant sans doute d’être mal obéi de ses soldats. Il avisa la voiture de Sieyès, qui n’était pas dans la bagarre, était resté dehors : « Que faut-il faire ? » — Sieyès bravement répondit : « Ils vous mettent hors la loi, mettez-les-y vous-même. »

Alors on se hasarda de donner l’ordre à Murat et aux grenadiers de mettre l’Assemblée hors la salle. Lucien aurait dit à ses soldais : « Expulsez les représentants du poignard. » Ils fondirent dans la salle ; elle est au rez-de-chaussée : les députés sortirent par les fenêtres.

M. Collot nous donne seul la fin de ce triste récit :

« Il était bien difficile de refaire une autre assemblée. On réunit environ quatre-vingts députés en tout, de l’un et de l’autre conseil. Je me rappelle l’anxiété de Bonaparte pendant ce temps ; il avait grand besoin de la présence de M. de Talleyrand, qui ne cessait de l’encourager. C’est à dix heures qu’il voulut qu’on ouvrît la séance. J’y étais ; et quel spectacle que cette séance nocturne dans la salle même qui venait d’être polluée !… Tant que je vivrai, j’aurai devant les yeux l’aspect de l’Orangerie pendant cette scène lugubre. Qu’elle était silencieuse ! combien mornes et attristés ceux qui venaient s’y asseoir !… Figurez-vous une longue et large grange, remplie de banquettes bouleversées, une chaire adossée au milieu contre un mur nu ; sous la chaire, un peu en avant, une table et deux chaises. Sur cette table, deux chandelles, autant sur la chaire. Point de lustres, point de lampes. Nulle autre clarté sous les voûtes de cette longue enceinte.

« Voyez-vous, dans la chaire, la pâle figure de Lucien, lisant la nouvelle constitution[128], et devant la table deux députés verbalisant ? Vis-à-vis, dans un espace étroit et rapproché, gisait un groupe de représentants indifférents à tout ce qu’on leur débitait ; la plupart étaient couchés sur trois banquettes, l’une servant de siège, l’autre de marche-pied, la troisième d’oreiller. Parmi eux, dans la même attitude et pêle-mêle, de simples particuliers. Non loin derrière on apercevait quelques laquais, qui, poussés par le froid, étaient venus chercher un abri, et dormaient en attendant leurs maîtres.

[128] Après tant de mensonges, Lucien aurait encore ajouté celui-ci : « Dans trois mois, vos conseils et vos commissions vous rendront compte… Et le peuple jugera s’ils ont su remplir leur mandat. » (Gohier, I, 343.)