Barras et Sieyès se défiaient de Bonaparte ; il eut de la peine à les regagner. Jourdan était, je crois, encore malade. Bernadotte, quoique beau-frère de Joseph, aima mieux rester neutre. Mais il eut tous les autres. Augereau, n’osant pas refuser, conseillait au moins d’ajourner ; Bonaparte dit : « Le vin est tiré ; il faut le boire. »

L’indécis Moreau baissa tellement, qu’il se chargea du rôle le plus bas, d’être geôlier des directeurs patriotes Gohier, Moulins. Pour Barras, il s’enfuit chez lui à la campagne[127].

[127] Barras avait promis sa justification sur plusieurs points et la promettait encore (le 20 juin 1819). Son collègue Gohier (t. II, 326) désirait qu’il la publiât. Espérons que le manuscrit des Mémoires de Barras sera enfin connu, et que la famille Saint-Albin, qui le possède, finira par l’imprimer.

Cependant, on tapissait les murs de proclamations ridicules où l’on montrait Paris sous l’imminent danger d’un grand complot des jacobins. S’il en était ainsi, on devait se hâter. Ce fut tout le contraire. Il n’y eut jamais révolution traînée si longuement.

Le meilleur récit du 18 Brumaire est celui du directeur Gohier, que le banquier Collot, quoique bonapartiste, continue sans le contredire.

A l’arrivée de Bonaparte, la banque se divisa. Ouvrard et sa Tallien, que lui avait cédée Barras, restèrent du côté de Barras. M. Collot, que j’ai connu, l’ancien fournisseur de l’armée d’Italie et fort ami de Joséphine, la défendit comme il put près de son mari, qui voulait la répudier, se rapprocha de Bonaparte, dont il s’était éloigné, et, jusqu’au coup de Brumaire, habita, pour ainsi dire, rue Chantereine. Il prêta les sommes nécessaires, vit tout, et sans doute observa de près ce qu’on faisait de son argent.

Son récit est excellent. Bourrienne, à qui il conta tout, ainsi qu’à d’autres personnes, l’a inséré (bizarrement) après la bataille de Marengo. Il n’y eut pas grande finesse, mais une plate corruption. L’argent de Collot servit d’abord à gagner un colonel corse, Sebastiani, qui se trouvait à Paris, avec son régiment de dragons. Puis, on corrompit Jubé, commandant de la garde du Directoire. De sorte que les cinq Directeurs d’avance, sans s’en apercevoir, étaient prisonniers. Tout était parfaitement prévu, au point que Bonaparte dit à Collot, le 15 brumaire, d’acheter une maison de plaisance à Saint-Cloud, où il voulait souper avec lui le 19 brumaire, le soir de l’événement, pour célébrer la victoire.

On craignait fort la figure que Bonaparte, peu habitué aux assemblées, ferait devant les deux conseils. Son frère Lucien, inspecteur de la salle, puis président des Cinq Cents, avait fait imprimer des billets en blanc pour convoquer qui l’on voudrait, en excluant tous les autres. C’était l’avis du ministre de la police Fouché. Mais Bonaparte craignit qu’on ne dît qu’il avait eu peur de ces assemblées d’avocats.

Le conseil des Anciens était en partie gagné. Ils le nommèrent général des forces de Paris, et, pour prévenir les complots dont on parlait, décidèrent que, le lendemain 19, les deux conseils se transporteraient à Saint-Cloud.

Ce qui décida tout, ce fut une lettre qui tomba comme une bombe. Le secrétaire du Directoire y disait aux conseils qu’il n’y avait plus de Directoire, que quatre directeurs sur cinq avaient donné leur démission (Gohier, I, 277). Bonaparte lui-même confirma ce mensonge, et l’appuya de menaces inutiles et parfaitement ridicules, disant que si on l’accusait, il en appellerait à ses braves camarades. « Songez, dit-il, que je marche accompagné du dieu de la Fortune et du dieu de la Guerre. » Et il montrait dans la cour les bonnets à poil de ses grenadiers, qu’on voyait de la fenêtre.