[125] Correspondance, t. III, 417. 19 sept. 97.
C’était en réalité réduire les pouvoirs à un seul. Celui qui est armé de tous les moyens d’action tardera peu à absorber l’autre.
Il aime Sieyès, dit-il, et voudrait l’appeler en Italie. Pour appât, il propose au vain théoricien deux constitutions à faire, entre autres celle de Gênes. Dans ce siècle abstracteur qui souvent se payait de mots, il pensait à Sieyès, excellent instrument, et le premier pour rendre le vide sonore. Pourquoi ? Il était le plus creux[126].
[126] Lorsque plus tard il eut fait son grand crime par Sieyès et Barras, il les accabla tous les deux par des imputations invraisemblables, mais que crut tout le monde. Il répandit que Barras appelait les Bourbons, offrait le trône au prétendant. Celui-ci était donc bien sot, bien ignorant de la situation ! Comme régicide, Barras eût dû se souvenir à quel point Carnot, régicide aussi, avait cru impossible de se fier aux royalistes en Fructidor. Il eût dû craindre les Marat de la royauté (comme Entraigues s’appelait lui-même) et se souvenir du mot menaçant de de Maistre : « Le roi pardonnera, mais les parlements feront justice. »
Pour Sieyès, la fable fut encore plus absurde. Bonaparte assura que Sieyès aurait, dans son ambassade à Berlin, offert le trône (dont il disposait sans doute), offert le trône de France, à qui ? A l’homme le plus haï des Français, au duc de Brunswick, l’auteur du fameux manifeste qui mit toute la France en armes !
Ce qui est sûr, c’est qu’après le mouvement du parti militaire déjà bonapartiste, qui chassa la Réveillère, Sieyès proposa la constitution muette qu’il avait dans l’esprit. C’était, d’une part, un tribunat qui ne discutait pas, mais proposait des lois ; d’autre part, un sénat qui, sans discussion, jugeait des atteintes portées à la constitution. Deux corps muets, deux ombres. Les bonapartistes s’en moquèrent et se chargèrent de leur donner un corps.
Après Brumaire, Bonaparte, voyant Sieyès dans le ruisseau, et conspué de tous, des royalistes comme prêtre philosophe, des révolutionnaires comme traître et lâche machinateur, Bonaparte monte sur ses épaules, pour ainsi dire, l’enfonce de son mieux dans la boue. Il suppose que cet homme si prudent, si timide, ne craignit pas de faire devant lui un acte avilissant, de fourrer ses mains dans une commode pour remplir ses poches d’or, pendant que Bonaparte faisait semblant de ne rien voir et tournait le dos. Il fit répandre la chose par le hâbleur Murat.
Bonaparte, en Égypte, n’en était que plus présent à Paris. Ses conseillers, savants et philanthropes, lui donnaient le renom d’être un grand administrateur. D’autre part, ses pèlerinages aux sources de Moïse, à l’église de Nazareth, faisaient impression sur un certain parti, tandis que ses avances aux musulmans, qu’on prenait pour purs badinages, témoignaient de l’impartialité du politique.
Les nouvelles officielles étant rares, tous ces bruits étaient exploités chaque jour, commentés par ses frères aux républicains, par Joséphine aux royalistes. Ses mensonges sur la conquête de Syrie, la prétendue destruction de Saint-Jean d’Acre, l’exagération de sa petite victoire d’Aboukir, tout cela fut cru et pris avidement, répandu comme officiel.
A son retour il trouva tous les généraux inquiets et jaloux du grand succès de Masséna, qui pouvait ramener au pouvoir les vrais républicains et ajourner indéfiniment les espérances ambitieuses.