Donc on travaillait contre Pitt, mais tout doucement. N’importe. Ce grand ministre de la guerre était perdu. En Fructidor, et plus tard en Brumaire, l’Angleterre espéra la paix d’une entente secrète avec nos royalistes. Mais on ne pouvait la faire, disait-on, qu’autant que la France aurait un gouvernement régulier, une main ferme qui répondît d’elle. Voilà pourquoi plusieurs Anglais croyaient, comme Sidney Smith, qu’en laissant revenir Bonaparte, et l’opposant aux jacobins, Masséna, Brune, Augereau, on ménageait la paix, la chute de Pitt et l’élévation du pacifique médecin Addington qui, devenu ministre, guérissait les plaies du pays.
Bonaparte profita de ce jeu politique, revint, et trompa tout le monde, l’Angleterre comme la France. Mais cela n’y fit rien.
L’Angleterre était si violente dans sa fureur de paix, qu’en 1801 le peuple de Londres détela les chevaux de l’envoyé de Bonaparte et traîna sa voiture.
CHAPITRE VII
LE 18 BRUMAIRE.
La conspiration commencée de bonne heure et menée très lentement, tout à coup éclata, réussit par la connivence des généraux qui se trouvaient alors à Paris.
On a trop négligé de remarquer que, d’après les aveux même de Bonaparte, ses plans, ses premières vues remontaient à quatre années.
Il dit que, depuis la journée de Lodi (12 mai 96), il commença à penser « qu’on pourrait jouer quelque tour au Directoire. »
Pourquoi ? C’est qu’en ce même jour la police découvrit l’association récente des terroristes et des babouvistes, et que ces vagues théories, si impossibles à réaliser, ramenèrent le public à sa grande panique de Germinal et Prairial ; qu’enfin cette peur força le Directoire d’être impitoyable pour les utopistes. Il n’y avait au Directoire qu’un militaire, Carnot. Tout le monde se réfugia de ce côté. Bonaparte comprit qu’il n’y avait que ce moyen de parvenir, suivre cette route : rassurer la propriété, et peu à peu gagner les rétrogrades de toutes nuances. Comment oser cela sans se démasquer, devant une armée républicaine ? C’est pourtant ce qu’il fit, avec succès, à Tolentino et à Léoben, où de son propre aveu il sauva l’Autriche, comme il avait sauvé le pape et le Piémont.
Les royalistes furent terriblement ingrats pour ses avances, et ne vinrent à lui qu’après que Fructidor leur eut fait perdre toute espérance de se tirer seuls d’affaire. Lui, cependant, ne s’arrêta jamais dans ses plans rétrogrades. Au moment où il laisse l’armée faire des adresses républicaines pour Fructidor, il expose ses vrais sentiments dans une lettre à Talleyrand (et à Sieyès). Il réfute la théorie des trois pouvoirs de Montesquieu, et ajoute : « Il ne faut que deux pouvoirs, l’un qui agisse, l’autre qui surveille[125]. »