Que fera l’Église établie ? Ses évêques grands seigneurs, jusque-là si bouffis, en présence des bénéficiers inférieurs d’une apparence si pieuse, ne purent rester, comme ils étaient, de purs lords ; ils prirent, à contre-cœur, des formes plus ecclésiastiques. De là cet étonnant mélange de vertus fausses et vraies, de sainteté doublée de mondanité et d’orgueil, de douceur irritée, amère. Mélange singulier, d’autant plus équivoque que le bien est tellement incorporé au mal qu’on ne peut jamais dire, que tout soit faux.
Le grand Chatham, the great commoner, l’homme des Communes, sous sa colérique éloquence, savait tout aussi bien que le rusé Walpole que l’Angleterre, avec sa triplicité idéale, vantée par Blackstone et par Montesquieu, l’Angleterre était simple : la Couronne, l’Église et les Lords, — les Lords, l’Église et la Couronne. On déguise plus ou moins la prédominance du roi ou de la reine, mais la royauté donne les hautes places, la pairie, les plus gras évêchés du monde. De plus, la Couronne est un mythe ; cela ne se discute pas. Le roi est le roi, l’oint du Seigneur ; il est l’Église même en son principe. Ce qu’il y a de plus ferme, c’est le roi, l’Église établie.
En 1755, quand Chatham eut son second fils (le célèbre Pitt), il était au plus haut, bien loin encore de l’état d’enfance maladive où il tomba dans ses deux dernières années, et où il devint l’homme du roi. Mais déjà pour ce fils, où il mettait ses espérances plus qu’en l’aîné, il voulut qu’il fût élevé par l’Église établie, solide et plus royale que la royauté même. Il confia l’enfant à un prêtre, le docteur Tomline, que plus tard il fit évêque de Winchester. Ce révérend a écrit la vie de M. Pitt, que j’ai constamment sous les yeux[9]. Il fut son précepteur, son secrétaire et son exécuteur testamentaire. Il ne quitta point son élève et put témoigner de tout son mérite. Point de légende plus sûre et plus suivie de la naissance à la mort.
[9] G. Tomline, Memoirs of the life of W. Pitt. 1822.
Certaines vertus coûtèrent peu à Pitt sans doute ; fils d’un malade, et malade souvent lui-même. Il ne résistait aux affaires, aux nuits si fatigantes du parlement qu’en buvant un peu, sans excès. Du reste, admirablement pur, il a passé toute sa vie entre son précepteur l’évêque Tomline, et vers la fin, une demoiselle, sa nièce Esther Stanhope, qui lui servait de secrétaire.
Dans le beau portrait de Lawrence, dont le musée de Versailles a une copie excellente, il a quarante ans, c’est-à-dire qu’il est assez près de sa mort. Il est rouge, et, pour l’ennoblir, le peintre habile lui a mis un fort bel habit mordoré. Il est un peu commun ; on dirait de race marchande, et l’on se souvient involontairement que son bisaïeul, le premier Pitt connu, ne l’est que pour avoir vendu un diamant au roi de France. Il y a dans l’ensemble de cette figure je ne sais quelle fausse enfance. Enfance colérique et bouffie. On l’appelait volontiers angry boy.
Gallois par ses aïeux paternels, il était par sa mère fin Anglais, et parent des Temple. Il eut l’éducation classique, pesante, des docteurs anglicans. Beaucoup de grec. Et les historiens écossais. Mais point Gibbon, qui sans doute ne plaisait pas à son évêque.
On voit que, de bonne heure, son éducation ecclésiastique porta ses fruits ; il sut parfaitement le manège des prêtres et pratiqua leurs adresses politiques. Il se garda d’entrer dans l’opposition, mais il glissa parfois des propositions populaires, modérées, innocentes, qui ne pouvaient déplaire au roi. Il parlait vaguement de réforme parlementaire, sans pousser dans ce sens contre l’aristocratie. D’autre part, il refusa de s’allier à lord North et aux Amis du Roi, ce qui lui eût ôté pour l’avenir toute popularité ; il avait vu son père baisser dans l’opinion dès qu’il inclina dans ce sens.
Je ne donne pas la vie de M. Pitt. C’est là qu’à travers mille longueurs on peut étudier les finesses du menuet parlementaire qu’il dansa parfaitement. Toujours un peu raide d’attitude, mais habile pour sauver tels mouvements obliques dans un ingénieux balancement qui trompe l’œil, semble incliner vers la gauche sans quitter la droite, et reste souple en paraissant raide, ne singe point les caricatures doctrinaires imitées de la cravate de Saint-Just, du col empesé de Calvin.