En M. Pitt l’homme politique avait mille mérites de détails, et l’homme privé toutes les vertus. Je ne suis pas de l’avis de Joseph de Maistre qui dans ses Lettres le juge médiocre. Mais, comme l’indique le portrait de Lawrence, il avait un masque de tartufe rose et bigarré.

Un homme grave et hautement estimé, lord Grey, dans sa jeunesse, peut-être emporté au delà des bornes, a dit un mot terrible : « M. Pitt n’a jamais proposé une mesure que dans l’intention de tromper la Chambre. Dès son début, il fut apostat complet, déclaré. »

CHAPITRE III
LE BILL DE L’INDE, 1783. — PITT RÈGNE MALGRÉ LE PARLEMENT.

M. Pitt resta dans un douteux nuage jusqu’à la fin de la guerre d’Amérique, brillant au parlement d’un doux éclat, comme un jeune homme sage et de grande espérance, dans une position non tranchée qui le laissait disponible pour tout. On pouvait croire encore qu’il suivrait la voie de son père, la grande voie populaire. Mais alors des circonstances violentes, imprévues, déchirent le voile et percent le nuage. Pitt paraît ce qu’il est, le contraire de Chatham. Il est resté tel, sans retour.

C’était le moment décisif où le roi, dont l’obstination avait retardé si longtemps la paix d’Amérique, se vit abandonné de tous, même de son ami et ministre lord North qu’il avait si longtemps traîné malgré lui dans la voie de la guerre. North, en péril, quitta le roi et se réfugia près de Fox dans l’opposition[10]. C’était la victoire des Communes, la défaite de la Couronne, si, par un coup hardi, le roi ne mettait la constitution au grenier avec les vieux meubles. Un homme sensé ne l’eût pas fait. Il aurait respecté la religion politique de l’Angleterre, n’eût pas sorti la royauté du nuage protecteur dont jusque-là tous les partis étaient d’accord pour la couvrir. Fox ne devinait pas que ce sacrilège le roi même le ferait contre le roi. Fox, faisant la paix, voyait toute la chambre pour lui, et crut que le pays tout entier était derrière, tout prêt à soutenir la chambre et la constitution.

[10] Voy. la Correspondance de Fox et l’analyse qu’en a faite M. Ch. de Rémusat.

Cela parut douteux au petit Pitt, qui jugea l’Angleterre au vrai, comme elle était, beaucoup plus royaliste qu’elle ne le savait elle-même. Quand Fox lui offrit une place dans ce ministère odieux à la Couronne, il se garda bien d’accepter. Il eut raison. Ce ministère dura neuf mois à peine (1783, 2 avril 12 décembre). Fox se coula lui-même par une tentative hardie et honorable.

La conquête de l’Inde, où l’audacieux Clive avait si aisément remplacé notre Dupleix, fut un mal pour l’Angleterre autant qu’un bien. Ce pays magnifique, une vraie partie du monde, vaste comme l’Europe, était riche en art, en or et en diamants, en luxe délicat, mais aussi (il faut le dire) en maladies contagieuses. Et c’était peu de chose, comparé à l’infect chaos d’une administration livrée au désordre, aux hasards confus d’une grande Compagnie de marchands. La barbarie carthaginoise, celle des Gênois en Corse, etc. était sans doute fort éloignée du caractère anglais ; mais on a souvent remarqué que les Anglais, gênés chez eux et se respectant fort, sont d’autant plus sujets à s’abandonner en voyage et sans doute bien autrement dans un pays si lointain, si peu surveillé. Le vaillant Clive, déjà, avait eu un procès monstrueux, où l’Angleterre (embarrassée entre l’honneur et le profit, entre ses mœurs et sa conquête) s’était vue au moment de pendre le héros qui lui donnait un monde. Clive satisfit à l’honneur. A la fin de son long procès, objet de l’universelle réprobation publique, qui lui attribuait les crimes de tous, il fut absous, mais se jugea lui-même, mourut, en quelque sorte se tua (1763).

Malgré l’absolution, ce procès fit honneur à l’Angleterre, qui, n’osant se montrer juste, fut sensible du moins, et embarrassée de la chose. Mais, ensuite, la peste morale redoubla étrangement. Ce fut comme aux Indes dans les années où le déluge des moussons n’a pas balayé le pays, les jongles immenses, qui reçoivent tous les tributs infects des torrents, surtout le bas Gange, une mer, comble d’ordures et de cadavres, tout cela exhale le choléra avec une terrible odeur de mort. Il en fut ainsi vers 1784, lorsque Warren Hastings, le premier gouverneur royal, revint des Indes. Malgré son adresse et ses mérites administratifs, la Compagnie elle-même, sans parler des pauvres Indiens, le poursuivait d’accusations terribles, d’avoir, sans autorisation, fait la guerre, exterminé un peuple, et de plus, par un affreux procès qui ne fut qu’un assassinat, rendu les Anglais exécrables à ce monde de cent millions d’hommes.

Cette odieuse odeur de mort qui venait des Indes émut terriblement.