Fox, avec l’intrépidité d’une âme chevaleresque, osa, au moment de son triomphe, entreprendre ce grand balayage, et crut être suivi. A la tête d’une majorité énorme, il entreprit de soumettre ce chaos de l’Inde à la loi. Il avait avec lui Francis, l’auteur des lettres de Junius. Cet ancien pamphlétaire revenait de l’Inde, malade d’indignation. Fox, d’après son avis, proposa un bill qui aurait jeté du jour dans ces étables d’Augias, jusque-là si obscures. Le parlement s’y serait ouvert une fenêtre pour y mettre l’air et la lumière. Il y eût mis sept curateurs pour surveiller la Compagnie ; curateurs que le roi n’aurait pu révoquer que sur une adresse du parlement.
On aurait tranquillisé l’Inde, en renonçant à s’agrandir, c’est-à-dire à spolier les princes indiens.
Fox, ministre de la Couronne, propose cela. Mais, spectacle inattendu ! c’est la Couronne, le roi qui travaille contre, se déclare contre son ministre. Le roi écrit aux pairs, sans détours ni ambages, que quiconque votera pour son ministre est son ennemi personnel. Les pairs rejettent le bill.
Ainsi ce voile religieux qui mettait le roi derrière un nuage, le rendait invisible, impeccable (n’agissant que par son ministère), c’est le roi même qui le déchire, et brutalement, comme un fou, s’expose en chemise.
Tout est permis aux fous. Celui-ci se moque de la chambre, ne s’informe pas de la majorité qui est pour Fox et pour la loi. Et il risque cela dans l’affaire la moins excusable, la plus scabreuse de profit et d’argent, qui lui ouvre une foule de places à donner, de sorte que désormais la Couronne apparaît cyniquement appuyée sur ces deux corruptions électorales : le grand budget des places de l’Église et celui des places de l’Inde.
Audace qui épouvante au moment où la Couronne, vaincue par la chambre, paraissait au plus bas !
Trouvera-t-on un homme assez désespéré pour suivre ce fou qui marche sur les toits ? Il y faut quelqu’un de leste. La jeunesse intrépide en est seule capable sans doute, si la prudence, les scrupules ne l’arrêtent pas. M. Pitt, si jeune, avec son teint de rose, d’enfant, de vierge, suit le roi par ce chemin cynique et dangereux, dont plus qu’un autre il aurait dû, ce semble, avoir horreur. C’est justement la voie contraire à celle de son père. Où est-elle la belle séance, si glorieuse pour lui, la grande scène patriotique où il soutint Chatham mourant dans ses bras, où l’on augura tant du jeune homme ? démentir à ce point Chatham et toute sa tradition de famille, cela rappelle l’ambitieuse Tullie qui, pour aller au trône, n’arrêta pas son char, le fit passer sur le corps de son père.
Il faut croire que le maître de Pitt, Tomline, avait bien cuirassé son cœur. L’évêque conte la chose simplement, sans être embarrassé : « Ce fut, dit-il, le seul événement qui, à ma connaissance, ait jamais troublé le repos de M. Pitt, bien qu’il fût en bonne santé. »
« En effet, dit M. Lewis[11], il se croyait noyé, enfermé par les eaux » d’une inondation, quand, devenu ministre, sa réélection à la chambre fut proposée et qu’il y eut un immense et unanime éclat de rire.
[11] Cornewall Lewis, Histoire gouvernementale de l’Angleterre, bon ouvrage, traduit. 1867.)