Tout autre se fût découragé, eût reculé devant la majesté simple de la constitution. A toutes ces voix ironiques qui lui disaient : « Retirez-vous ! » il répondit : « Je reste, pour défendre le privilège du roi, qui seul peut nommer les ministres. »

Quoi ! gouverner sans les Communes et sans la nation !… C’était enfiler le chemin des précipices, celui de Charles Ier, de Jacques II.

Voilà ce que tout le monde eût dit, ce qu’il ne se dit pas. Chose incroyable ! comment cet homme si jeune avait-il déjà ce secret honteux, savait-il la profonde corruption du cœur de l’homme, ses étranges et soudains retours ?

Georges, tout fou qu’il était, fut fort effrayé ; il songeait à se retirer en Hanovre, disait peut-être comme son aïeul Georges Ier : « J’en serai quitte pour mes ministres, dont ils couperont la tête. »

Pitt, bien plus corrompu, jugea qu’on s’arrangerait, qu’une nouvelle élection amènerait des hommes plus souples, — un peu fâchés d’abord, mais réconciliables. — Cette question de l’Inde qui semblait un péril, il jugea froidement que c’était un appât[12].

[12] Tout cela est très obscur, adroitement gazé par les Anglais. Notre compatriote, M. Barchou de Penhoën si prolixe, dans son grand ouvrage (Histoire de l’Inde), suit de plus près les pièces originales. C’est en lisant son récit qu’on voit Pitt bien à nu dans ce moment solennel, et l’immense intérêt électoral qu’il avait dans cette affaire, qui changea le gouvernement anglais pour un demi-siècle.


Ce fait bizarre et singulier d’un roi, vaincu en Amérique, vaincu dans le parlement, qui se moquait du parlement, le renvoyait chez lui, et semblait mettre à néant la fameuse constitution, était une témérité pire que toutes celles des Stuarts. L’Europe crut au naufrage, à la submersion de ce pays paisible, lorsqu’elle le vit mettre l’Inde aux pieds du roi, et celui-ci nommer pour vice-roi son aide de camp Cornwallis.

Personne alors ne savait que l’Angleterre est un vaisseau vivant qui, en cas de besoin, se dirige et échappe. Une foule d’intérêts privés sont là pour venir au secours, pour sauver du moins les apparences et faire que le vaisseau, avec telle avarie, n’enfonce pas et même marche fièrement.

C’est ce qui arriva. Dès le moment qu’on vit la Couronne péricliter et le grand mât du navire menacer, une foule d’hommes intelligents vinrent à la rescousse, et, dans leur propre intérêt, aidèrent à la manœuvre. Là, les Anglo-Indiens, les nababs, comme on disait, furent admirables, travaillèrent vigoureusement pour M. Pitt et pour le roi. La Cité s’émut fort, et tous les gros capitalistes. De sorte que Pitt put dire à Fox qui avait le parlement, la loi et la constitution : « Moi, j’ai la tête de la nation, la plus respectable Angleterre, la Cité, le Roi et les Lords. »