Le jeune Pitt aimait l’ordre, et, sans son intérêt électoral et son rôle obligé de serviteur du roi, il eût suivi la voie de son illustre père qui, sur cette question, se décida magnanimement contre ses intérêts. Quand le conquérant Clive vint voir Chatham à Londres et proposa que la Couronne et les ministres prissent le gouvernement de la conquête, Chatham répondit, non en ministre, mais en grand citoyen : « Si la Couronne avait un revenu si considérable, cet agrandissement du pouvoir royal serait contraire aux libertés publiques. »
M. Pitt, tout au rebours de son père, accepta cet agrandissement et le pouvoir immense qu’eut dès lors la Couronne de donner les emplois dans l’Inde. Il devait, par pudeur, se détourner d’Hastings ; mais il ne pouvait que favoriser en dessous un homme si utile qui avait fait dans l’Inde la révolution la plus avantageuse aux natifs anglais contre les indigènes, en donnant toutes les places aux premiers et ouvrant cette riche mine à la corruption électorale.
Avant Hastings, l’Inde était déjà une ressource pour les familles, pour les cadets qu’on y envoyait de bonne heure. L’enfant, parti tout jeune, pouvait, sous l’abri de la Compagnie, faire un peu de commerce, en s’associant un homme du pays, un adroit Banian. Mais cela ne menait pas loin. Au contraire, Hastings réservant aux Anglais toute place lucrative dans l’administration, dans l’armée et la judicature, donnait des postes fixes et une assiette aux jeunes émigrants. Le cadet bien placé n’avait qu’un tour à faire en Angleterre pour se marier convenablement dans une bonne famille, qui l’épaulait et le portait plus haut. Toute maison qui avait des cadets et des filles, se sentait fortement liée par le patronage d’Hastings qui leur rendait possible leur établissement.
M. Macaulay, un homme très fin, ne justifie pas Hastings, mais il montre combien de personnes aimables et respectables faisaient des vœux pour lui. Il montre, au début du procès, la foule de dames vertueuses et charmantes, qui s’intéressant à cette cause, vinrent à l’ouverture du procès, et même pour ce jour mirent leurs plus beaux diamants. L’accusé, visiblement homme d’esprit et distingué, par son extérieur favorable réfutait, même sans parler, tant d’accusations monstrueuses. Mais l’impression devint tout à fait bonne quand il raconta l’histoire, si bien imaginée, vraisemblable après tout, de son premier point de départ : « Fils d’une famille ruinée, il avait vu le modeste château de ses pères passer par adjudication à l’étranger. Il s’en éloignait lentement, quand parvenu à une colline, il se retourna, et vit, les yeux humides, la maison et son pleasure ground dans les teintes suaves, le sourire du couchant ; il fut touché au cœur, et il se jura à lui-même de revenir et de racheter à tout prix le manoir paternel. »
Que de beaux yeux pleurèrent en entendant cela ! Et combien d’hommes mêmes cachaient leur émotion ! Il avait touché la vraie fibre anglaise. Et l’on comprit très bien qu’il avait dû faire l’impossible pour atteindre ce but. Plus d’un, dans cette grande foule, put se dire : « Moi, je ne vaux pas mieux. Et pour cela, qui sait ? j’aurais pu faire autant, et pis ! »
On se souvient du mot de Henri de Lancastre (Henri IV), quand de l’exil il revint en Angleterre. — A Richard II qui dit : « Que voulez-vous avec tant d’hommes d’armes ? — Moi, rien, répond Lancastre, sinon reprendre le manoir et la terre de mes pères. » Ce mot frappe tout le monde, toute l’Angleterre suit Lancastre, et il est forcé d’être roi.
De même Hastings, en appelant ainsi aux sentiments les plus forts des Anglais : la propriété, le manoir, les souvenirs de famille, eut tous les cœurs pour lui. Les cent millions d’Indiens furent oubliés.
Au reste la chambre des Communes, en renvoyant l’accusation aux Pairs, avait eu soin d’en retirer une chose trop odieuse, terrible, un grand crime individuel. C’est le seul acte, je l’avoue, qui aujourd’hui encore rende implacable pour cet homme, et c’est aussi surtout cet acte que les biographes ont pris soin d’atténuer.
Hastings était arrivé au pouvoir avec un système tout différent de ses prédécesseurs. Notre Dupleix, avait vu deux choses que n’aperçurent pas les Anglais : que les femmes de l’Inde peuvent y prendre un grand ascendant (il y parut bientôt quand une femme gouverna vingt années les tribus belliqueuses des Mahrattas) et que les Européens pourraient, par des mariages, tourner cet ascendant à leur profit. Dupleix épousa une dame de l’Inde qui en savait tous les dialectes et qui correspondait pour lui avec tous les rajahs. Les Anglais comprirent peu cette habileté. Clive, un simple commis marchand qui s’éleva uniquement par sa vaillance et son audace, était un homme rude. Mais à travers cette babel de langues et de mœurs inconnues, tout un monde d’affaires difficiles, il eut le bon sens d’employer les musulmans de l’Inde, énergiques et intelligents, plus graves que les Indiens proprement dits. Hastings espéra davantage ; il crut qu’en se faisant un peu instruire par les gens du pays, il pourrait bientôt s’en passer, écarter à la fois les musulmans et la grande masse des natifs. Guidé par ceux-ci, tout d’abord, il emprisonna les ministres musulmans qui avaient gouverné jusque-là. Mais, en se servant contre eux des Indiens, il ne les traitait pas mieux. Ceux-ci, c’était un monde immense, civilisé et doux, qui savait les hommes et les choses du pays, sans lequel on ne pouvait rien. Hastings eut l’idée saugrenue de les remplacer tous par des Anglais élevés à la hâte et discordants d’ailleurs avec les mœurs de la contrée. Enfin de faire une Angleterre dans l’Inde. De là mille vexations pour éloigner les indigènes, les repousser des places que jusque-là ils occupaient.
La Compagnie, ses directeurs, n’étaient guère plus contents que les Indiens, voyant le gouverneur agir en roi, faire sans eux la paix et la guerre, conquérir des peuples indiens ou les exterminer. Ils virent avec plaisir venir à eux l’homme de combat, Francis qui montra les dents au tyran. Mais le tyran très fin disait lui-même qu’il ne voulait rien que justice. Il provoqua à Calcutta l’érection d’une haute cour, indépendante de la Compagnie.