Cette cour, nommée à la sollicitation du gouverneur et lui devant ses grosses places et ses énormes traitements, allait dépendre de lui seul, et le servir envers et contre tous.
Arrêtons-nous ici, et rappelons ce que Bentham et tant d’autres Anglais ont dit de leur pays. Sa fidélité au passé, son respect pour les vieilles lois saxonnes, normandes, etc., ont fait de l’Angleterre une babel juridique où les légistes eux-mêmes se reconnaissent à peine. Les hommes riches et considérables qui se trouvent juges des comtés, sont trop heureux d’avoir des clercs qui, bien payés, les guident. De là un peuple immense de gens d’affaires, de juges secondaires, souvent peu scrupuleux et fort avides. Hastings recruta là son nouveau tribunal et n’eut pas de peine à y mettre des gens qui, placés là par lui, devaient juger pour lui et dans son intérêt.
Cependant les directeurs continuaient de l’accuser, trouvant ses comptes peu réguliers. En cela ils étaient aidés par Francis qui eût voulu de plus une réforme générale pour protéger un peu les malheureux Indiens. Les défenseurs d’Hastings disaient qu’il avait mis dans le pays une meilleure police. Il y avait moins de voleurs. Cependant une chose frappe, c’est qu’en ce système tout anglais, les domestiques, clients et agents des Anglais, n’ayant point la justice à craindre, étaient (à petit bruit) d’affreux tyrans. La grande plaie de l’Inde, les enlèvements et les ventes d’enfants avaient augmenté.
Le dernier des ministres indiens, le brave Nuncomar, avait été d’abord employé par Hastings qui s’en servait contre les musulmans. Il le destitua, l’accusa, et Nuncomar, sans doute enhardi par Francis, osa accuser Hastings à son tour. Là on s’aperçut un peu tard que celui-ci était terriblement armé. Ce tribunal qu’il avait constitué montra alors, comme une épée, une patente royale qui le rendait indépendant des directeurs et de la Compagnie. Bel hommage, au principe qui veut que la justice soit libre des pouvoirs administratifs. Ainsi, ces administrateurs qui avaient fait, en réalité, ce grand empire, trouvèrent que la Couronne les soumettait à de petits procureurs venus hier de Londres. Ces légistes, fort plats en Angleterre, fort rogues à Calcutta, avec leur patente royale et les troupes d’Hastings, purent se moquer parfaitement des créateurs de l’empire indien et de Francis, le grand réformateur. Intrépides de leur ignorance, ne sachant pas les langues du pays (il leur fallait pour tout des interprètes), ils procédèrent d’autant plus hardiment ; on accusa l’accusateur indien. On l’arrêta comme coupable d’un faux qu’il aurait commis autrefois ; de plus, chose inouïe (plaisante dans un pays polygamique), on l’accusa du crime d’avoir plus d’une femme. Faute grave contre la loi chrétienne, contre la loi anglaise. Mais cette loi anglaise, les juges la violèrent cruellement, car, sans forme, délai, ni sursis, l’Indien fut le même jour jugé, pendu et étranglé.
Et cela, devant une foule immense, désolée et en pleurs, qui n’osa essayer la moindre résistance, mais sentit dans le supplice du brame, de l’homme principal du pays, la mort de l’Inde, crut mourir ce jour-là.
Avec raison, dès lors ce fut fini. Ce rapport entre les deux races que Dupleix, et même Clive, avait su respecter et qui par mariage, se serait augmenté, fut rompu, et les Anglais tentèrent cette chose, impossible, de faire tout, remplir tout, et profiter de tout, d’administrer et juger sans comprendre[13].
[13] L’homme du roi, le sage Cornwallis, comprit, en arrivant aux Indes, que, pour perpétuer cette gageure, il fallait des traitements énormes, monstrueux. — Avec les meilleures écoles, en Europe et aux Indes, comment espérer que des jeunes gens, impatients de se placer, de s’amuser, apprendront rapidement six ou huit langues difficiles. Ils n’y parviennent pas. Il leur faut l’interprète. Jamais sans les Indiens, ils ne pourraient rien faire, ni même tyranniser l’Inde. — IL faut que les Anglais soient un peuple bien grave pour ne pas rire eux-mêmes de cette comédie.
Les commencements valaient mieux. On espérait alors créer de solides liens entre les deux pays. Je suis heureux ici de pouvoir rendre hommage à la mémoire de William Jones, dont les travaux m’ont tant servi. Son Digest Hindou fut jadis un de mes livres favoris. Ce grand érudit fut lui-même un charmant poète. Il avait rêvé d’associer les origines indiennes et celtiques, Ossian et Calidasa. Seul, délaissé par sa femme malade, restant en Orient, pour y mourir, il s’adresse ainsi aux bons génies de l’Inde, à la divinité du Soleil, (Sureya) : « Si les hommes demandent quel mortel élève ainsi la voix, dis, ô dieu (car tes regards embrassent le ciel, la terre, l’océan), dis que du sein de l’île d’Argent, là-bas, au loin, de cette terre où les astres sourient d’un éclat plus doux, un homme est venu, et bégayant notre langue divine, bien qu’il ne soit pas issu de Brahma, il a tiré, de sa source la plus pure, la science orientale à travers des souterrains longtemps fermés et des sentiers longtemps obscurs. »
Le procès fut donc réduit aux moindres griefs, concussions et cruelles extorsions. Mais Hastings ferma la bouche, disant qu’il ne les commettait que pour des nécessités publiques, les besoins absolus de la Compagnie. On glissa sur les guerres qu’il avait faites sans autorisation. Ainsi réduit, le procès ennuyait. Dans les sept ou huit ans qu’il dura, le public se refroidit fort, et l’impatience se tourna contre les accusateurs. Les défenseurs d’Hastings, bien sûrs de leur affaire et se tenant à cheval sur les formes techniques de la procédure, s’arrêtaient peu à discuter. Chaque fois que l’accusateur Burke se plaignait qu’on éternisât le procès en s’attachant aux règles des tribunaux ordinaires, le chancelier répondait que ces règles, sécurité du pauvre accusé, ne pouvaient être trop suivies. Alors on appela douze jurisconsultes et on les consulta. On n’en tira que des éloges enthousiastes des formes légales : « Heureuse ! trop heureuse Angleterre ! où l’accusé est ainsi garanti ! »
La Compagnie elle-même avait beau dire que les comptes d’Hastings étaient brouillés, obscurs et inintelligibles, la masse des gens de loi répondait par de nouveaux hymnes sur la bonne justice anglaise où l’innocence est si bien à l’abri.