« Ces justices tardives que nous n’entendrons pas, ne nous affectent guère, » pourront dire quelques-uns. — A tort.
Non, l’opinion de l’avenir à laquelle tant d’hommes sacrifient la vie même, apparemment est quelque chose. La malédiction et le supplice posthume qu’inflige l’horreur du genre humain, cet enfer historique, est redouté par les tyrans puisqu’ils n’épargnent rien pour sauver leur mémoire et tromper la postérité. L’exposition publique qu’ils subissent à jamais leur a paru chose redoutable. A tout prix, ils auraient voulu fuir le soleil vengeur, et ne pas rester là, comme l’oiseau de nuit conspué du passant, qu’on a cloué sur une porte.
En récompense, beaucoup qui méritaient un souvenir reconnaissant n’ont bien souvent que l’oubli en partage. Ils surnagent un moment dans la mémoire, tombent bientôt au même gouffre. Ne comptez pas sur le petit cercle dont, vivant, vous fûtes entouré.
« Je mourrai seul, » dit Pascal.
C’est le sort commun de l’humanité.
Mais est-il bon qu’on se souvienne ? — Oui. Chaque âme, parmi des choses vulgaires, en a telle, spéciale, individuelle, qui ne revient point la même, et qu’il faudrait noter quand cette âme passe et s’en va au monde inconnu.
Si l’on constituait un gardien des tombeaux, comme un tuteur et protecteur des morts ?
J’ai parlé ailleurs de l’office qu’occupa Camoëns sur le rivage meurtrier de l’Inde : Administrateur du bien des décédés.
Oui, chaque mort laisse un petit bien, sa mémoire, et demande qu’on la soigne. Pour celui qui n’a pas d’amis, il faut que le magistrat y supplée. Car la loi, la justice est plus sûre que toutes nos tendresses oublieuses, nos larmes si vite séchées.
Cette magistrature, c’est l’Histoire. Et les morts sont, pour dire comme le Droit Romain, ces miserabiles personæ dont le magistrat doit se préoccuper.