Jamais dans ma carrière je n’ai perdu de vue ce devoir de l’historien. J’ai donné à beaucoup de morts trop oubliés l’assistance dont moi-même j’aurai besoin.

Je les ai exhumés pour une seconde vie. Plusieurs n’étaient pas nés au moment qui leur eût été propre. D’autres naquirent à la veille de circonstances nouvelles et saisissantes qui sont venues les effacer, pour ainsi dire, étouffer leur mémoire (exemple, les héros protestants, morts avant la brillante et oublieuse époque du XVIIIe siècle, de Voltaire et de Montesquieu).

L’histoire accueille et renouvelle ces gloires déshéritées ; elle donne nouvelle vie à ces morts, les ressuscite. Sa justice associe ainsi ceux qui n’ont pas vécu en même temps, fait réparation à plusieurs qui n’avaient paru qu’un moment pour disparaître. Ils vivent maintenant avec nous qui nous sentons leurs parents, leurs amis. Ainsi se fait une famille, une cité commune entre les vivants et les morts.

La différence des siècles, des formes, des costumes, n’y fait rien. L’histoire a plaisir à les reconnaître. Elle sent par exemple que les grands martyrs protestants, malgré leur costume et leur bizarre langage théologique, furent aussi les martyrs, les héros de la liberté.

Ce fut pour moi un grand bonheur de finir tel de ces malentendus.

Comment, en remontant, vers 1670, avait-on perdu la mémoire du héros, du martyr, qui, simple individu, chercha par toute l’Europe des ennemis à Louis XIV, et qui, plus que personne, créa la grande ligue contre lui, et la ruine future de ce nouveau Philippe II ? J’ai vu, avec étonnement des protestants eux-mêmes ne pas savoir ce nom digne d’une mémoire éternelle, ni la terrible aventure où il fut enlevé sur le lac de Genève pour être roué à Paris.

Je le trouvai, oserai-je dire, oublié, sans honneur au fond de la terre (dans la compilation, si peu lue, d’Élie Benoît). Avec quelle joie je l’en déterrai, et j’honorai cet illustre martyr des libertés du monde.

Je n’en ai guère moins, dans le présent volume, et les suivants, d’exhumer tant d’hommes éminents des derniers temps de la Révolution, que Bonaparte a obscurcis, cachés, fait oublier, et trop souvent noircis. Beaucoup ont disparu pour l’histoire, perdus dans les rayons absorbants et jaloux, que projetait sa gloire, augmentée à plaisir par tant d’historiens déclamateurs. Citons, entre autres, les hommes qui préparèrent l’expédition d’Égypte, qui dans ce pays même dirigèrent l’administration de Bonaparte. Nommons l’énergique, le bienfaisant Caffarelli, dont la noble figure avant moi s’était perdue dans l’ombre.


Et comment s’étonner qu’on oublie les individus, quand les peuples s’oublient eux-mêmes, quand ils sont ingrats et aveugles pour leurs pères et pour les plus grands moments de leur histoire ? Cela arrive à toute nation. Et ce n’est pas seulement aux Français, que l’Europe croit si légers. Je le prouverai également pour les Anglais, plus tenaces et moins oublieux.