Dans ce volume, pour la France et l’Europe, pour nous et la coalition, le nœud est Fructidor. C’est là surtout que le regard attentif et sérieux de l’histoire était nécessaire. Jusqu’à moi l’opinion générale se trompait et prenait le change sur cet événement. Nous avons prouvé, que ce fut en réalité un complot royaliste, déjoué à temps par le Directoire, par la fermeté d’un seul des directeurs[1]. Les royalistes eux-mêmes ont avoué leur parfaite entente avec l’Anglais qui, après son danger (la grande révolte de la flotte), faisait des sacrifices énormes d’argent pour faire sauter la France.
[1] La Réveillère-Lepeaux. Son fils a bien voulu communiquer ses beaux Mémoires, enfin imprimés.
On avait fait venir à Paris la Vendée furieuse. Ce qui fit dire à Pichegru déporté : « Si nous avions vaincu, les révolutionnaires n’eussent pas été quittes pour la déportation. » Au bout de deux ans, nous voyons ce bon royaliste Pichegru revenu à Londres puis, guidant contre nous les Russes, comme il avait naguère guidé les Autrichiens.
Cette affaire de Fructidor, où les attaquants se dirent attaqués et le firent croire, rappelle parfaitement l’affaire de 1870, où la Prusse, qui depuis trois ans préparait l’invasion de la France, parvint à mettre les torts apparents du côté des Français et à faire croire qu’elle n’avait fait que se défendre.
La chance tourna autrement en Fructidor. Non seulement la République échappa au complot royaliste, mais une explosion républicaine eut lieu dans tout l’occident de l’Europe (Irlande, Hollande, Rhin, Suisse, Piémont, Rome, Naples). De sorte que la France apparut dans la majesté de la mère République entourée de ses filles.
Toute l’humanité occidentale revendiqua ses droits et se crut apte à se gouverner elle-même, à ne plus obéir qu’aux lois de la Raison, telles que le XVIIIe siècle les avait promulguées.
Là la France eut un moment adorable de générosité, un élan merveilleux de fraternité courageuse. Jamais elle n’approcha davantage de son poétique rêve : la délivrance du monde, l’humanité devenue majeure sous la forme républicaine. Elle étendit ses vœux à l’Afrique, à l’Asie. Et les conseillers de Bonaparte en Égypte lui firent assembler le premier divan égyptien, que l’on consulta utilement sur les intérêts du pays, canaux, irrigations, répartition des taxes, etc.
La France, à ce moment, après la victoire de la république en Fructidor, sembla accepter la tutelle, la défense de tous les faibles de la terre. Grande audace, surtout pour un État tellement travaillé au dedans par la trahison.
On l’a taxée d’imprudence, d’étourderie. A tort. Il faut songer qu’alors, non seulement sur le Rhône, mais à Turin, à Rome, à Naples et à Dublin, on massacrait ou pendait nos amis, tous ceux qui avaient cru en nous, à l’évangile des libertés du monde. Pouvions-nous être sourds aux soupirs de leur agonie, à leurs prières pour leurs patries, ces jeunes républiques, hier nées de nous ?
La France ne s’effraya pas. Elle accepta le duel universel contre tous, décréta la conscription, et par ses jeunes soldats elle frappa deux coups admirables, en triomphant des meilleures armées de l’Europe. La république vainquit d’une part les Russes, de l’autre les Anglais. Et trahie, surprise par un guet-apens, elle emporta du moins ses deux victoires capitales au tombeau.