Le triste retour d’Égypte, et les raisons pour lesquelles les Anglais, qui tenaient la mer, laissèrent revenir Bonaparte dans une traversée si lente de quarante-cinq jours, s’explique comme on verra, surtout par la chronique orientale, publiée en 1839.

La surprise de Brumaire ne s’explique pas moins par la connivence des généraux pour prendre l’homme des royalistes, éloigner le général républicain, qui, après sa victoire de Zurich, pouvait revenir[2].

[2] M. Hamel est le premier qui ait eu le courage d’être juste envers le Directoire trop accusé. Ballotté par les événements, il n’eut ni les moyens ni le temps de poser la solide pierre où pût se fonder la république, l’éducation. Les royalistes l’arrêtèrent au premier pas, en lui faisant supprimer l’École normale. — Les grandes écoles restèrent à part, ne reconstituèrent point l’homme par leur réunion. La première, celle de droit, ne justifia pas ce titre, mais resta ce qu’elle est, une école des lois et décrets, qui varient chaque jour. (Voy. mon livre Nos fils, et la préface de ma Révolution.) Elle resta sans base morale dans le milieu bâtard où l’on fait semblant de croire que la vieille religion de la Grâce, des élus et du bon plaisir peut s’arranger avec la Justice et la République.

II

Dans ce second volume, où je raconte la lutte acharnée de la France et de l’Angleterre, ai-je cédé à un sentiment d’hostilité pour celle-ci !

Je ne le crois nullement. Ce que j’ai dit sur l’Inde anglaise est moins violent que les discours des grands orateurs anglais. Sur tout le reste, j’ai eu présente cette maxime que l’historien qui parle d’un peuple étranger doit y bien regarder avant de condamner ce qu’il connaît trop peu. Il devrait plutôt entrer dans ses idées, tenir compte de la tradition de ce peuple, et de la violence naturelle de ses moments passionnés[3].

[3] C’est ce que j’ai tâché de faire, et que n’a pas fait le professeur Sybel dans son dogmatisme. (Voy. les critiques fort justes et excellentes que M. Avenel a faites de son ouvrage, dans le journal la République.) Au reste, les idées qu’attaque si violemment cet Allemand sont celles de l’Allemagne elle-même et de toute l’Europe au XVIIIe siècle. M. Avenel remarque très bien que tous alors également adoptaient, croyaient, enseignaient cet évangile de la raison qui, par Rousseau, Basedow, Pestalozzi, circula et parut un moment le Credo de l’Allemagne.

L’époque de ces luttes sauvages et fratricides, grâce à Dieu, est finie. J’écrivais l’autre jour à Darwin, le grand naturaliste : « Par les idées communes, même par les intérêts communs, le détroit semble déjà comblé. Je vois avec bonheur l’entreprise du pont, ou plutôt du tunnel, qui, passant de Calais à Douvres, rendrait les deux pays à leur voisinage réel, à leur parenté, à leur identité géologique. »

Ce ne sont pas seulement mes rapports d’amitié, et un peu de famille, qui me lient avec ce grand peuple. Ce sont mes principes. Je suis pour lui contre Philippe II, Louis XIV et Napoléon. A la révocation de l’édit de Nantes, je suis avec nos protestants et je vais avec eux sacrer Guillaume à Westminster (voy. mon Histoire de France, année 1688).

Contre tous ces tyrans du continent, combien a servi le détroit ! Combien je me félicitais en 1830 (lorsque alors je vis l’Angleterre) que le sauvage Bonaparte eût échoué, n’eût pu faire la descente ni détruire cette ruche admirable de l’industrie humaine !