L’asile commun des nations, au moyen âge ! On parle trop des origines anglo-saxonnes de l’Angleterre. Ces petites tribus y furent peu de chose en comparaison du très grand fonds celtique, et du vaste flot d’émigrants qui venaient sans cesse du rivage d’en face, surtout du rivage flamand. Mille passages des chroniques[4] prouvent que de très bonne heure les populations laborieuses du continent y affluèrent en masse. Les tisserands surtout étaient attirés à tout prix dans ce pays où la laine était le principal commerce. L’élément germanique s’effaça, et le mysticisme flamand. L’esprit anglais se forma, avec un caractère particulier de positif, de suite, accompagné d’une dextérité inconnue aux Allemands. L’empereur Frédéric II, dans ses poésies, marque chez les Anglais ces belles et longues mains, que sans doute ils tenaient de leurs aïeux les ouvriers de Flandre[5].

[4] Le savant Brentano a l’air d’ignorer ces chroniques.

[5] J’ai parlé de ces émigrations dans mon Histoire de France. Mais pour cette intéressante Histoire de la laine, il faut attendre le grand ouvrage d’érudition que prépare avec tant de soin M. J. Quicherat, directeur de l’École des Chartes, n’épargnant ni dépenses, ni voyages nécessaires à ses recherches.

Une époque solennelle dans ces migrations d’ouvriers est celle de 1685, lorsque nos tisserands protestants vinrent remplir tout un faubourg de Londres (Spitalfield). Cette fuite par mer dut les mener aussi en Écosse, en ce pays qui avait été jadis par l’amitié une autre France.

Je le croirais. Mais je n’en crois pas moins à la belle légende d’Écosse, selon laquelle une riche demoiselle écossaise, ayant par erreur porté une fausse accusation contre sa servante, fit en expiation la fondation d’un atelier (couvent laïque) où de pieuses femmes avec une patience, une régularité admirable, parvinrent à la perfection de ce qu’on appela le fil d’Écosse.

Même perfection dans la laine qu’on fabriquait en Angleterre dans le Lancashire. Le débit des bas de laine devint considérable, lorsque, après la conquête de l’Inde, l’argent circula, même chez les pauvres. Un homme ingénieux, Arkwright, accéléra singulièrement cette fabrication par la machine à bas.

Ces machines admirables, et surtout celle de Watt (triomphante vers 1800) ont fait oublier une chose plus admirable encore : l’école des machinistes que forma Watt, et les circonstances morales qui avaient préparé de pareils ouvriers, si soigneux, attentifs à la précision, qui mirent dans ces grands moteurs la parfaite exactitude de l’horlogerie.

Les Anglais, superbes et colériques, comme tous les mangeurs de viande, semblaient moins propres à cela que les sobres Écossais. Il y fallut une révolution morale, un fanatisme vertueux plus qu’imaginatif, un rare amour du bien et du devoir, soutenu chaque journée, malgré l’ennui de longues heures, une patience peu connue chez les races mobiles du continent.

On a trop négligé cette époque, et ces ouvriers sérieux, dans la régularité des premières manufactures.

Les Anglais même, l’ont un peu oublié. C’est à l’histoire de leur rappeler les vertus de cette génération industrielle, si contraire par les mœurs à l’industrialisme d’aujourd’hui.